Derrière l’explosion des tensions entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, une rivalité personnelle et stratégique oppose désormais deux hommes forts : Mohammed ben Zayed et Mohammed ben Salmane. Du mentorat à l’affrontement, le duel pour le leadership du monde arabe est désormais lancé.
Ils étaient alliés, presque indissociables. Ils sont désormais rivaux, ouvertement opposés. La fracture entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ne relève plus de simples divergences tactiques : elle est devenue l’expression d’un affrontement de pouvoir entre deux dirigeants aux ambitions concurrentes, Mohammed ben Zayed (MBZ) et Mohammed ben Salmane (MBS).
Le bombardement par Riyad d’une cargaison liée aux Émirats arabes unis dans le port yéménite d’Al-Moukalla a marqué un point de non-retour. Pour la première fois, l’Arabie saoudite frappait militairement des intérêts de son principal allié régional. Le message était clair : le temps des faux-semblants est terminé.
Pendant des années, MBZ, stratège expérimenté, a été présenté comme le mentor du jeune et fougueux MBS. Plus âgé de vingt ans, le président émirati a soutenu l’ascension du prince saoudien, l’a appuyé à Washington et l’a accompagné dans ses premières grandes manœuvres régionales : la guerre au Yémen dès 2015, l’embargo contre le Qatar en 2017, la lutte contre les mouvements islamistes issus des printemps arabes.
Mais à mesure que MBS consolidait son pouvoir et imposait son autorité à Riyad, la relation s’est transformée. Le disciple a cessé d’écouter le maître. Pire : il a voulu lui disputer le trône symbolique du leadership régional.
Derrière la rivalité personnelle, deux visions s’opposent. L’Arabie saoudite revendique un leadership « naturel », fondé sur sa taille, son poids religieux et son statut de premier producteur mondial de pétrole. Les Émirats arabes unis, eux, misent sur l’efficacité, la modernité, l’influence financière et diplomatique. Petit par la géographie, Abu Dhabi s’est imposé comme un acteur incontournable du Moyen-Orient. « Chacun se voit comme le leader légitime », résume un expert régional. Et aucun n’entend céder.
Cette rivalité s’est d’abord exprimée sur le terrain économique. En 2021, MBS lance une offensive frontale contre Dubaï en imposant aux multinationales de transférer leurs sièges régionaux à Riyad sous peine de perdre l’accès aux marchés publics saoudiens. À Abu Dhabi, l’initiative est vécue comme une déclaration de guerre économique.
C’est toutefois au Yémen que la confrontation a pris une dimension explosive. Officiellement alliés contre les Houthis soutenus par l’Iran, Saoudiens et Émiratis poursuivent en réalité des objectifs incompatibles. Riyad veut un Yémen unifié, stable, sous l’autorité d’un État central garantissant la sécurité de sa frontière sud. Abu Dhabi, lui, soutient le Conseil de transition du Sud (CTS), mouvement séparatiste qui contrôle désormais des régions stratégiques riches en pétrole et ouvertes sur le golfe d’Aden.
En bombardant une cargaison attribuée aux Émirats, l’Arabie saoudite a voulu rappeler qui fixe les règles du jeu. Le retrait précipité des forces émiraties, annoncé dans la foulée, n’a fait qu’illustrer l’ampleur de la crise.
Le face-à-face MBZ–MBS ne se limite pas à la péninsule arabique. Il s’étend au Soudan, à la Corne de l’Afrique, à la Syrie, et même à l’OPEP+, où les désaccords sur les quotas pétroliers menacent l’équilibre du cartel. Partout, Riyad et Abu Dhabi soutiennent des camps différents, parfois opposés.
Autrefois piliers d’une même architecture sécuritaire, les deux monarchies avancent désormais en ordre dispersé. Et cette fracture inquiète jusqu’à Washington, où l’on redoute qu’un conflit larvé entre les deux dirigeants les plus influents du monde arabe ne rende ingérables les crises régionales déjà explosives.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse une simple querelle diplomatique. C’est la fin d’un duo qui structurait le Moyen-Orient depuis une décennie. MBZ et MBS ne parlent plus le même langage, ne poursuivent plus les mêmes priorités et ne se reconnaissent plus de hiérarchie implicite.
Le Golfe entre dans une nouvelle phase : celle d’une compétition frontale entre deux ambitions démesurées, incarnées par deux hommes qui veulent, chacun, écrire l’histoire à leur nom. Et dans ce duel silencieux mais brutal, le Yémen n’est peut-être que le premier champ de bataille.