Le Maroc serait en passe de changer de dimension technologique à l’horizon 2030. C’est en tout cas le récit désormais porté avec constance par la ministre déléguée chargée de la Transition du numérique et de la Réforme de l’administration, Amal El Fallah Seghrouchni, qui a fait de l’intelligence artificielle le cœur de sa communication politique. Une ambition affichée comme structurante, presque fondatrice, censée projeter le Royaume dans un cercle restreint de pays à forte capacité technologique.
Dans le discours ministériel, l’IA n’est plus un outil parmi d’autres. Elle devient une finalité. Un marqueur de modernité, un raccourci symbolique, un récit global capable de donner le sentiment d’un saut technologique imminent. Le Maroc ne suivrait plus la dynamique mondiale, il s’apprêterait à en redéfinir les équilibres. Une projection flatteuse, mais largement déconnectée des fondamentaux économiques, scientifiques et industriels du pays.
Car changer de rang dans le domaine de l’intelligence artificielle ne relève ni de l’incantation ni de l’effet d’annonce. Cela suppose des investissements lourds et continus dans la recherche scientifique, des universités capables de produire du savoir de pointe, une capacité de calcul coûteuse, une énergie abondante et stable, ainsi qu’un environnement numérique mature. Or, sur ces paramètres clés, le Maroc reste structurellement en retrait. L’effort national en recherche et développement demeure inférieur à 1 % du PIB, très loin des standards internationaux. Cet écart n’est pas un détail technique, il conditionne toute crédibilité stratégique.
C’est dans ce contexte qu’il faut relire certaines annonces spectaculaires, comme celle d’un data center de 500 MW à Dakhla, présenté comme une vitrine de la souveraineté numérique marocaine. Une promesse qui placerait, sur le papier, le Royaume juste derrière les plus grands complexes mondiaux, sans qu’aucun élément tangible ne vienne étayer cette projection : ni montage financier, ni partenaire industriel identifié, ni calendrier réaliste. Une déclaration qui illustre une tendance lourde : l’ambition verbale précède systématiquement les moyens réels.
Le problème n’est pas l’audace. Il est l’absence de hiérarchisation. En érigeant l’intelligence artificielle en priorité absolue, le ministère donne le sentiment d’inverser l’ordre logique des chantiers. L’IA suppose une maturité numérique préalable. Elle repose sur des systèmes fiables, des données propres, des infrastructures sécurisées et une gouvernance rigoureuse. Lorsqu’elle est greffée sur un environnement encore fragile, elle ne corrige pas les failles, elle les expose.
Autre silence révélateur : la question de la sécurité numérique. Plus les systèmes deviennent complexes, plus ils sont vulnérables. Promettre une montée en puissance rapide de l’IA sans démontrer une capacité solide à protéger les infrastructures et les données relève d’une prise de risque stratégique rarement assumée publiquement. La souveraineté technologique ne se proclame pas, elle se prouve.
Au fond, l’intelligence artificielle semble aujourd’hui utilisée comme un label politique commode. Elle permet de produire un récit ambitieux, de rassurer certains partenaires internationaux et d’occuper l’espace médiatique, tout en évitant de rendre des comptes sur l’état réel de la transformation numérique. À défaut de résultats visibles, l’ambition devient un substitut à la performance.
Le risque est désormais clair. À force de promettre un saut technologique sans en poser les bases, le discours public s’expose à un retour de bâton. L’IA n’a jamais été une solution miracle. Elle est le produit d’un long effort collectif. Tant que cet effort restera marginal, les annonces resteront spectaculaires, mais la réalité, elle, continuera de suivre un rythme bien plus modeste.