Pendant près d’une décennie, l’Éthiopie a incarné l’un des paris africains les plus ambitieux du groupe OCP. Un marché agricole colossal, une démographie galopante, une volonté politique affichée de souveraineté alimentaire et, en toile de fond, l’émergence d’un nouvel État énergétique avec l’inauguration progressive du Grand barrage de la Renaissance (GERD). Autant d’éléments qui faisaient d’Addis-Abeba un pivot naturel de la stratégie africaine du champion marocain des engrais phosphatés. Aujourd’hui pourtant, ce pari vacille et cela malgré un fort soutien royal dès le départ.
Car pendant que le projet phare d’OCP à Dire Dawa s’enlise, un nouvel acteur avance à pas accélérés : Aliko Dangote. Et avec lui, une approche radicalement différente qui pourrait rebattre les cartes du marché est-africain des engrais, comme le révèle l’hebdomadaire parisien Jeune Afrique dans un récent article.
Sur le papier, la confrontation est impressionnante. D’un côté, OCP, acteur historique fondé en 1920, leader mondial des engrais phosphatés, fort de 97 milliards de dirhams de chiffre d’affaires en 2024 et d’une stratégie africaine revendiquée, avec 21 % de ses revenus réalisés sur le continent. De l’autre, Dangote Group, nouveau venu sur le marché des engrais mais mastodonte industriel africain, dopé par une intégration verticale agressive et un accès privilégié aux ressources énergétiques.
Les deux groupes annoncent des investissements comparables avec 2,4 milliards de dollars pour OCP, 2,5 milliards pour Dangote, et des ambitions similaires : produire localement, réduire les importations, faire de l’Éthiopie un hub régional des engrais. Mais la comparaison s’arrête là.
Dangote accélère, OCP piétine
Le projet marocain, annoncé en grande pompe en 2016 lors d’une visite royale, devait symboliser l’ancrage durable d’OCP en Afrique de l’Est. Neuf ans plus tard, le complexe de Dire Dawa peine toujours à sortir des cartons. Retards administratifs, incertitudes sur l’approvisionnement énergétique, changement de priorités côté éthiopien : le temps long d’OCP se heurte à une réalité politique et industrielle de plus en plus impatiente.
À l’inverse, Dangote avance vite. Son projet de Gode, au cœur de la région Somali, bénéficie d’un soutien politique explicite. Le Premier ministre Abiy Ahmed a personnellement parrainé sa signature et son lancement. Surtout, le Nigérian a fait un choix stratégique décisif : s’adosser directement aux ressources gazières locales, condition sine qua non pour la production d’urée à grande échelle.
Mais le coup le plus dur pour OCP est peut-être venu des appels d’offres publics. Fin 2024, les autorités éthiopiennes modifient leur demande, passant du NPS, engrais “customisé” cher à la stratégie marocaine, au DAP, produit standard. Fidèle à sa vision agronomique sur mesure, OCP refuse de s’aligner… et sort de fait du jeu.
Résultat : près d’un million de tonnes d’engrais échappent au groupe marocain, au profit de fournisseurs chinois et russes. Un signal fort. Et inquiétant.
Derrière cette rivalité se cache un enjeu central : l’énergie. L’achèvement du Grand barrage de la Renaissance change la donne électrique, mais pas celle du gaz. Or, sans gaz naturel compétitif, pas d’urée, pas d’ammoniac, pas de souveraineté industrielle.
OCP comptait sur le développement des champs gaziers de Calub et Hilala, et sur le projet de GNL confié au chinois Poly GCL. Un projet avorté. Aujourd’hui, seule la raffinerie portée par Golden Concord Group Limited a été relancée, laissant le dossier GNL en suspens. Dangote, lui, a intégré ce risque dans son modèle, en l’adossant à une stratégie énergétique globale à 10 milliards de dollars.
Une question stratégique majeure pour OCP
L’Éthiopie n’est pas un marché comme les autres. Avec le GERD, elle ambitionne de devenir une puissance industrielle et agricole régionale. Rater ce virage, c’est risquer de perdre non seulement un marché de plusieurs millions de tonnes, mais aussi un point d’ancrage stratégique en Afrique de l’Est, face à des concurrents africains, chinois et russes de plus en plus offensifs.
La question n’est donc plus de savoir si Dangote réussira là où OCP tarde, mais si OCP saura réajuster à temps sa stratégie, accepter plus de flexibilité produit, accélérer ses décisions industrielles et sécuriser ses approvisionnements énergétiques. Car en Éthiopie, le temps n’est plus à l’attente. Il est à l’exécution.