La séquence madrilène a laissé des traces. Sous l’égide des États-Unis, déterminés à accélérer une issue au conflit du Sahara occidental dans le cadre de la souveraineté marocaine, les lignes ont bougé. À Madrid, la pression américaine pour faire avancer une solution favorable à Rabat a mis Alger sur la défensive, révélant l’isolement croissant d’une diplomatie algérienne fragilisée.
Selon plusieurs des sources bien informées à Alger, un réalignement aurait été recommandé par la Direction générale de la Documentation et de la Sécurité extérieure (DGDSE), consciente du risque d’encerclement diplomatique. Une note dans ce sens a été adressée à El Mouradia et au chef de l’état-major de l’Armée nationale populaire.
Depuis trois ans, le pouvoir algérien s’est retrouvé pris dans une spirale de crispations : rupture avec Madrid après le revirement espagnol sur le Sahara, tensions persistantes avec Paris, refroidissement brutal avec les pays du Sahel après l’abattage d’un drone malien en avril 2025. À Madrid, cette accumulation a éclaté au grand jour. Face à l’activisme diplomatique américain, Alger a dû constater l’érosion de ses marges de manœuvre.
Premier mouvement visible : le dégel spectaculaire avec Niamey. Après près d’un an de brouille consécutive à l’incident du drone malien, l’Algérie et le Niger ont officiellement renoué. Le général Abdourahamane Tiani a été reçu à Alger par le président Abdelmadjid Tebboune. Les deux parties ont acté le retour de leurs ambassadeurs et affiché une volonté commune de « mettre fin à une période anormale de froideur ».
En toile de fond, le projet stratégique du gazoduc transsaharien, infrastructure énergétique majeure reliant le Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie. Au-delà de l’énergie, ce rapprochement vise à éviter un isolement total face à l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant Mali, Burkina Faso et Niger.
Deuxième inflexion majeure : le réchauffement accéléré avec l’Espagne. Après la crise ouverte en 2022 par le soutien de Madrid au plan marocain d’autonomie, les relations étaient tombées au plus bas. Suspension de visites officielles, gel partiel des échanges commerciaux, tensions politiques ouvertes.
La rencontre à Madrid entre José Manuel Albares et son homologue algérien Ahmed Attaf a marqué un tournant symbolique. Le chef de la diplomatie espagnole a qualifié l’Algérie de « partenaire stratégique et fiable », rappelant qu’elle demeure le principal fournisseur de gaz de l’Espagne.
Les échanges commerciaux, après un quasi-blocus, ont redémarré à grande vitesse : +141 % d’exportations espagnoles vers l’Algérie en 2024, +190 % en 2025. Pour Alger, il s’agit moins d’un simple réchauffement que d’une nécessité : restaurer des ponts avec un partenaire énergétique clé au moment où le dossier saharien évolue sous pression internationale.
Troisième axe de correction : la France. La visite du ministre français de l’Intérieur à Alger a été décrite comme celle de la « dernière chance ». Les relations franco-algériennes se sont dégradées depuis dix-huit mois, sur fond de tensions migratoires, sécuritaires et judiciaires.
À Alger, la presse évoque une possible relance du dialogue. L’enjeu dépasse les dossiers techniques : il s’agit d’éviter une glaciation durable avec un partenaire central en matière de sécurité au Sahel et de coopération économique. La reprise modeste des achats de blé français en janvier constitue un signal timide mais significatif.
Ces mouvements diplomatiques successifs traduisent une réalité politique interne : la pression monte sur le tandem au pouvoir à Alger, formé par le président Abdelmadjid Tebboune et le chef d’état-major Saïd Chengriha. La perspective d’un règlement du dossier saharien favorable à Rabat, encouragé activement par Washington, affaiblit le positionnement stratégique algérien.
Pour une gérontocratie habituée à faire du Sahara un pilier de sa diplomatie régionale, la dynamique actuelle constitue un revers majeur. D’où cette série de gestes d’ouverture : vers Niamey pour consolider le front sahélien, vers Madrid pour restaurer un canal européen, vers Paris pour éviter un isolement occidental.
En trois ans, Alger a multiplié les crises simultanées. La séquence madrilène agit comme un électrochoc. Face à un activisme américain pressant et à un rapport de forces régional évolutif, la diplomatie algérienne semble avoir choisi le pragmatisme.
Reste à savoir si ces gestes suffiront à inverser la tendance. Car au-delà des réconciliations ponctuelles, c’est la cohérence stratégique d’Alger qui est désormais interrogée. Dans un Maghreb en recomposition, la bataille diplomatique autour du Sahara occidental ne se joue plus seulement sur les tribunes officielles, mais dans la capacité à éviter l’isolement et à préserver des alliances durables.