Rien ne va plus entre Riyad et Abou Dhabi. Selon plusieurs diplomates occidentaux familiers des allers-retours entre les deux capitales, la relation personnelle entre MBZ et MBS s’est nettement dégradée ces derniers mois, au point de transformer une alliance stratégique en rivalité assumée.
Longtemps présentés comme les architectes d’un nouvel ordre régional autoritaire et modernisateur, les deux hommes forts du Golfe ne partagent plus ni la même méthode, ni les mêmes priorités, ni la même vision du leadership arabe. Derrière les communiqués officiels policés, la méfiance s’est installée.
Deux styles, deux ambitions
La rupture n’est pas seulement politique. Elle est aussi personnelle. Le tempérament direct, volontiers impulsif de MBS contraste avec l’approche méthodique et patiente de MBZ, réputé pour sa stratégie de long terme et son art de l’influence indirecte. Cette divergence de style a fini par produire une divergence de cap.
Au Yémen, premier théâtre de friction. Tandis que Riyad s’enlise face aux rebelles houthis, Abou Dhabi a consolidé son soutien aux forces sudistes indépendantistes, fragmentant de facto le camp anti-houthi. Cette stratégie émiratie, perçue à Riyad comme un coup de poignard diplomatique, a creusé un fossé durable entre les deux partenaires.
Le Soudan et la Libye : la bataille des proxies
La rivalité s’est ensuite étendue au Soudan et à la Libye. Dans ces deux dossiers, Abou Dhabi a avancé ses pions avec agilité, en soutenant respectivement le général Mohamed Hamdan Dagalo dit “Hemetti” et le maréchal Khalifa Haftar. Riyad, longtemps moteur du front arabe conservateur, s’est retrouvé relégué au second plan.
Pour MBS, cette perte d’influence est inacceptable. Le prince héritier saoudien a donc amorcé un spectaculaire repositionnement diplomatique, multipliant les ouvertures vers Ankara et consolidant son axe avec Le Caire. Le rapprochement avec Recep Tayyip Erdoğan, autrefois adversaire frontal du duo Riyad–Abou Dhabi, illustre ce tournant stratégique. L’objectif est clair : reprendre l’initiative et éviter l’encerclement diplomatique orchestré par les Émirats.
Mais c’est surtout sur le terrain économique que la rivalité s’intensifie. L’Arabie saoudite veut désormais capter sièges régionaux, investissements et flux financiers historiquement concentrés à Dubaï. Les injonctions saoudiennes faites aux multinationales de transférer leurs quartiers généraux à Riyad ont été perçues aux Émirats comme une déclaration de guerre économique.
Vision 2030 contre modèle émirati : deux projets de transformation, deux ambitions de hub régional, deux stratégies d’attractivité. La coopération d’hier a laissé place à une concurrence frontale pour le leadership du Golfe.
Du front anti-islamiste à la lutte pour la suprématie
Ironie de l’histoire : MBZ et MBS ont longtemps agi de concert pour marginaliser les mouvements islamistes dans le monde arabe et soutenir des régimes autoritaires alignés sur leur vision. Ce socle idéologique commun ne suffit plus à masquer les divergences stratégiques.
Aujourd’hui, ils s’opposent sur presque tout : hiérarchie du leadership régional, gestion des conflits périphériques, diplomatie énergétique, alliances tactiques et projection d’influence. Le tandem qui redessinait le Moyen-Orient est devenu un duel silencieux.
Officiellement, rien n’a changé. Officieusement, la compétition est totale.