Il y a des silences qui honorent, et des prises de parole qui accablent. Vingt-deux ans après les tragiques attentats du attentats du 11 mars 2004 à Madrid, l’ancien ministre de la Défense espagnol Federico Trillo choisit manifestement la seconde option. À Barcelone, lors de la présentation de ses mémoires, Mémoires d’avant-hier, l’ex-homme fort du gouvernement de José María Aznar a franchi un nouveau cap dans l’approximation… voire la divagation.
Sans trembler, Trillo affirme être « absolument convaincu » que les attaques ont été menées par des « commandos mauresques envoyés par le Maroc » et « sous le contrôle et la coordination des services secrets français ». Une thèse spectaculaire, mais surtout en totale rupture avec les faits établis par l’enquête judiciaire espagnole, qui a conclu à un attentat djihadiste inspiré par Al-Qaïda. Pis encore, cette sortie contredit la version initiale de son propre camp politique, qui pointait à l’époque la responsabilité de l’ETA.
Ce grand écart narratif illustre à lui seul l’impasse intellectuelle dans laquelle s’enferme une partie de la droite espagnole. Incapable d’assumer ses erreurs historiques, elle recycle, au fil des années, des théories de plus en plus fragiles. Trillo, lui, persiste et signe. Il invoque même des sources invérifiables, prétendant que la CIA et le MI6 évoqueraient l’implication d’un « service de renseignement continental ». Une affirmation grave, lancée sans la moindre preuve tangible.
Dans cette reconstruction hasardeuse, le Maroc et la France deviennent des coupables idéaux, convoqués sans nuance ni fondement. L’ancien ministre va jusqu’à suggérer une rivalité géopolitique, accusant implicitement Jacques Chirac d’avoir voulu freiner l’influence internationale de l’Espagne. Une lecture digne d’un roman d’espionnage, mais difficilement soutenable dans une analyse sérieuse.
Plus troublant encore : Trillo reconnaît lui-même la gestion « catastrophique » de la crise par le gouvernement Aznar. Il décrit un exécutif replié sur lui-même, où les décisions étaient prises en cercle ultra-restreint, excluant même des figures clés comme Rodrigo Rato. Une confession tardive qui contraste avec l’assurance affichée dans ses accusations externes.
En filigrane, cette sortie médiatique ressemble moins à une quête de vérité qu’à une tentative de réécriture politique. À défaut d’avoir su gérer la crise en 2004, certains de ses protagonistes semblent aujourd’hui décidés à en brouiller définitivement la lecture.
Mais les faits, eux, résistent aux fantasmes. Et malgré les efforts de Federico Trillo pour imposer une grille de lecture alternative, l’Histoire, la justice et les preuves continuent de raconter une tout autre réalité.