Le Maroc ne traite plus le dessalement comme une solution d’urgence. Il en fait désormais une politique d’État. Dans un contexte de sécheresses répétées, de barrages en tension et de nappes surexploitées, le Royaume engage un basculement structurel de son modèle hydrique. Les chiffres traduisent cette accélération : selon Renub Research, le marché national du dessalement passera de 400 millions de dollars en 2024 à 850 millions de dollars en 2033, soit une croissance annuelle moyenne de 8,74 %.
Derrière cette progression, un choix stratégique : sécuriser l’eau potable des grandes villes, soutenir l’agriculture et accompagner la montée en puissance industrielle du pays.
Le dessalement est désormais au cœur du Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation, adossé au Plan national de l’eau. En 2023, l’enveloppe globale a été portée à 143 milliards de dirhams (près de 14,3 milliards de dollars).
L’objectif étant de diversifier les ressources, de renforcer la résilience climatique et de garantir un approvisionnement stable aux ménages comme aux secteurs productifs. À l’horizon 2030, la capacité marocaine de dessalement devrait atteindre 1,5 milliard de mètres cubes par an. Un seuil inédit dans l’histoire hydraulique du pays.
Casablanca-Settat, l’Oriental et le Souss : un maillage national
Symbole de cette nouvelle ère : la station de dessalement de Casablanca-Settat, implantée à Lamharza Essahel, près d’El Jadida. À terme, elle produira jusqu’à 300 millions de m³ par an et alimentera environ 7,5 millions d’habitants dans le Grand Casablanca, Settat, Berrechid et Bir Jdid.
Le chantier se déploie en deux phases. La première porte sur 548 000 m³/jour d’ici fin 2026, alors que la seconde vise 822 000 m³/jour à partir de mi-2028, avec un volet irrigation.
Le montant estimé est d’environ 6,5 milliards de dirhams. La particularité notable de ce projet, structuré en partenariat public-privé, et qu’il sera alimenté intégralement en énergies renouvelables. Une première à cette échelle sur le continent.
L’expansion ne se limite pas à l’axe atlantique. À Nador, dans l’Est, une unité mise en service en février 2025 affiche une capacité annuelle de 250 millions de m³, destinée aux usages municipaux et agricoles. La région, confrontée à un déficit hydrique chronique, devient l’un des nouveaux pôles stratégiques du secteur.
À Safi, une installation en construction ajoutera 86 400 m³ par jour à l’offre régionale, en soutien à l’activité industrielle. Plus au sud, l’usine d’Agadir, parmi les plus importantes d’Afrique, combine eau potable et irrigation agricole. Elle illustre le modèle marocain qui consiste en le dessalement de grande échelle couplé aux énergies propres.
Des partenariats internationaux accompagnent cette dynamique, notamment avec la société chinoise Lipu Industry, dans une logique de montée en capacité progressive.
Sur le plan technologique, l’osmose inverse s’impose comme standard national, supplantant progressivement les procédés thermiques traditionnels (MSF, MED). Les nouvelles générations de membranes, les dispositifs de récupération d’énergie et la digitalisation des systèmes réduisent sensiblement les coûts énergétiques et améliorent la performance opérationnelle.
Le Maroc capitalise sur son leadership régional en solaire et en éolien pour abaisser la facture énergétique, principal poste de dépense du dessalement. Cette intégration eau-énergie devient l’un des marqueurs du modèle marocain.
Un marché structuré par des leaders mondiaux
Le secteur attire des acteurs internationaux majeurs du traitement de l’eau et de l’ingénierie, parmi lesquels figurent Veolia, Doosan Group, DowDuPont, Aquatech et Ovivo.
La concurrence se joue désormais sur l’efficacité énergétique, la réduction des coûts, la performance environnementale et la numérisation des installations.
L’essor du dessalement ne va pas sans contraintes. Les investissements initiaux restent lourds. La gestion des rejets de saumure exige une vigilance environnementale accrue. La dépendance énergétique, même en mode renouvelable, suppose une planification fine et des solutions de stockage.
Ce qui était hier un recours ponctuel devient aujourd’hui une infrastructure stratégique nationale. En doublant presque la taille de son marché d’ici 2033 et en visant 1,5 milliard de m³ annuels à l’horizon 2030, le Maroc redessine son architecture hydrique.