Un simple mot peut parfois révéler un basculement stratégique majeur. Dans son éditorial de mars 2026, la revue militaire El Djeich, organe officieux de l’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), a placé au cœur de la doctrine algérienne un concept longtemps absent du vocabulaire officiel du régime : le pragmatisme.
Derrière cette inflexion lexicale se dessine en réalité une évolution beaucoup plus profonde. Dans un monde bouleversé par la recomposition des rapports de force avec l’affaiblissement de l’Iran, la marginalisation progressive des mouvements armés proches de Téhéran, la chute de plusieurs régimes alliés et la transformation des équilibres au Moyen-Orient, l’armée algérienne semble préparer le pays à un changement de paradigme stratégique. Et, en toile de fond, apparaît une question que le régime a toujours refusé d’aborder publiquement : l’avenir du dossier du Sahara occidental.
Quand l’armée parle, Alger écoute
Depuis l’indépendance, El Djeich est bien plus qu’un simple magazine militaire. Chaque éditorial est lu comme un message codé de l’état-major, souvent plus révélateur que les discours officiels de la présidence.
Or, dans ce numéro de mars 2026, le ton tranche avec la rhétorique traditionnelle. La revue insiste sur la nécessité d’une doctrine fondée sur « l’efficacité », « le réalisme » et « les avantages mutuels », évoquant la construction de partenariats « avec tous, sur tous les continents ».
Cette orientation, présentée comme la doctrine de « l’Algérie nouvelle et victorieuse », marque une rupture subtile mais significative avec l’orthodoxie diplomatique héritée de la guerre froide, fondée sur les solidarités idéologiques et le soutien inconditionnel aux causes révolutionnaires.
Officiellement, le président Abdelmadjid Tebboune avait déjà évoqué, le 24 février dernier, la nécessité d’une décision politique fondée sur l’efficacité. Mais l’insistance inhabituelle de la revue de l’ANP sur le pragmatisme laisse penser que l’impulsion vient surtout de l’institution militaire elle-même.
Pour Alger l’idéologie ne suffit plus
Ce repositionnement intervient dans un contexte international profondément transformé.
L’architecture régionale qui structurait la diplomatie algérienne depuis plusieurs décennies est en train de se fissurer. L’axe informel reliant certains régimes anti-occidentaux et plusieurs mouvements armés a été sérieusement affaibli.
La disparition progressive de structures comme le Hamas dans les territoires palestiniens, les bouleversements politiques en Amérique latine et l’affaiblissement durable de l’Iran comme puissance régionale ont profondément modifié les équilibres qui soutenaient certaines positions diplomatiques historiques d’Alger.
Pour l’ANP, cette mutation impose une adaptation rapide. L’éditorial d’El Djeich évoque explicitement un « monde en ébullition » où seules les politiques fondées sur l’efficacité et le réalisme peuvent préserver les intérêts nationaux. Autrement dit : l’idéologie ne suffit plus.
Le Sahara occidental, dossier stratégique sous pression
Dans ce nouveau contexte, le conflit du Sahara occidental apparaît de plus en plus comme un dossier lourd à porter pour Alger.
Depuis près d’un demi-siècle, l’Algérie a construit une grande partie de son positionnement diplomatique autour du soutien au Front Polisario et à la cause sahraouie. Mais la dynamique internationale a progressivement évolué.
Ces dernières années, le Maroc a multiplié les reconnaissances internationales de sa souveraineté ou de son plan d’autonomie, consolidant sa position diplomatique en Afrique, en Europe et au Moyen-Orient. Plusieurs capitales occidentales considèrent désormais ce plan comme la base la plus réaliste pour clore un conflit vieux de cinquante ans.
Dans ce contexte, certains cercles militaires algériens semblent désormais privilégier une approche plus pragmatique : préserver les intérêts stratégiques de l’Algérie plutôt que s’enfermer dans une confrontation sans perspective.
L’accent mis sur les « intérêts » et les « avantages mutuels »
La référence répétée au pragmatisme dans El Djeich peut ainsi être interprétée comme une tentative de préparer l’opinion interne, et surtout l’appareil d’État, à un repositionnement progressif.
L’Algérie ne renonce pas officiellement à ses principes historiques. La revue rappelle d’ailleurs la fidélité à « l’esprit de Novembre » et au non-alignement. Mais l’accent mis sur les « intérêts » et les « avantages mutuels » suggère que l’ANP entend désormais adapter sa stratégie aux réalités du XXIe siècle.
Ce pragmatisme s’est déjà manifesté dans la gestion de la guerre en Ukraine. Malgré ses relations historiques avec Moscou, l’Algérie a renforcé ses livraisons de gaz vers l’Europe, profitant du retrait des approvisionnements russes.
Cette capacité à naviguer entre plusieurs pôles-Russie, Chine, Europe et États-Unis- est désormais présentée comme un modèle pour la politique extérieure algérienne.
Au-delà de la rhétorique, l’éditorial d’El Djeich ressemble surtout à un signal stratégique.
Dans l’histoire politique algérienne, les grandes inflexions commencent souvent par des évolutions doctrinales dans les publications militaires avant de se traduire dans l’action diplomatique.
En plaçant le pragmatisme au cœur de sa doctrine, l’Armée nationale populaire semble envoyer un message clair : dans un monde où les alliances se recomposent et où les équilibres régionaux se redessinent, l’Algérie devra privilégier ses intérêts stratégiques avant les solidarités idéologiques.
Et si cette lecture se confirme, elle pourrait annoncer l’une des évolutions géopolitiques les plus importantes du Maghreb depuis des décennies : la préparation silencieuse d’une sortie du conflit du Sahara occidental.