Derrière les communiqués feutrés, une bataille de principes redessine les lignes de fracture diplomatiques entre Rabat et Tel-Aviv. Depuis la normalisation des relations, la coopération maroco-israélienne s’est structurée dans les domaines sécuritaire, technologique et économique. Mais le dossier Somaliland introduit une dissonance stratégique.
Tel-Aviv considère sa reconnaissance comme un levier d’influence dans la Corne de l’Afrique, zone de projection stratégique majeure. Rabat y voit un précédent africain qui pourrait être instrumentalisé dans les enceintes continentales.
Selon plusieurs sources diplomatiques, Israël aurait commencé à exercer des pressions discrètes pour encourager une évolution marocaine. Rien d’officiel, mais des signaux répétés : articles distillés dans la presse israélienne, appels de pied à travers des think Tank, proches du gouvernement israéliens.
La reconnaissance du Somaliland par Israël n’est pas un simple geste diplomatique périphérique. Elle a ouvert une séquence stratégique dont le second acte se joue désormais à Rabat. Ce qui se présente comme un désaccord technique sur l’intégrité territoriale somalienne est en réalité une divergence structurante sur la définition même de la souveraineté en Afrique.
Officiellement, le Maroc a rejeté sans ambiguïté la décision israélienne, réaffirmant son soutien à l’unité et à l’intégrité territoriale de la Somalie. L’argumentaire s’aligne sur celui de l’Union africaine, qui invoque le principe d’intangibilité des frontières héritées de l’indépendance, consacré depuis 1964 par l’Organisation de l’Unité africaine.
Mais en coulisses, le différend dépasse Mogadiscio et Hargeisa. Il touche au cœur du dossier stratégique du Sahara.
Le Somaliland fonctionne de facto comme un État depuis 1991 : institutions propres, contrôle territorial, élections régulières, stabilité relative dans une région instable. Tant que cette situation restait cantonnée à une zone grise diplomatique, elle ne produisait qu’un débat théorique. En franchissant le pas, Israël a transformé une réalité tolérée en précédent assumé. Dès lors, la question n’est plus abstraite : elle devient normative. Qui décide de l’application du principe d’intégrité territoriale ? Selon quels critères ? Et avec quelle cohérence ?
Pour Rabat, l’enjeu est délicat. Le Royaume fonde sa doctrine sur l’effectivité souveraine : continuité administrative, investissement public massif, stabilité, gouvernance consolidée et reconnaissance progressive de partenaires internationaux dans ses provinces du Sud. Cette logique repose sur un fait politique assumé et consolidé sur le terrain.
Or, reconnaître le Somaliland sur la base d’une effectivité institutionnelle comparable, mais dans un contexte juridique distinct, expose à un débat que Rabat cherche précisément à maîtriser : celui des analogies hâtives.
Pour l’instant, Rabat a choisi la prudence. Tel-Aviv, elle, avance. La divergence entre les deux pays ne fait pas la une des communiqués conjoints. Elle ne remet pas en cause la coopération bilatérale. Mais elle introduit une fracture conceptuelle : deux lectures de la souveraineté africaine, deux temporalités stratégiques.
Entre Israël et le Maroc, la crise est muette. Mais elle structure déjà le prochain mouvement diplomatique.