L’annonce a surpris le secteur énergétique. Le 2 février, la ministre de la Transition énergétique, Leila Benali, a confirmé la suspension de l’appel d’offres pour la construction d’une unité flottante de stockage et de regazéification (FSRU) à Nador, sur la côte méditerranéenne. Un projet estimé à un milliard de dollars, présenté jusqu’ici comme un pilier de la stratégie gazière du Royaume.
Pourtant, derrière ce coup d’arrêt apparent, la trajectoire énergétique du Maroc reste inchangée.
Le Royaume importe près de 90 % de ses besoins énergétiques et la totalité de son gaz naturel. Jusqu’en 2021, une partie de ce gaz provenait d’Algérie via le Gazoduc Maghreb-Europe (GME), en échange du transit vers l’Espagne. La rupture diplomatique entre Rabat et Alger a mis fin à cet arrangement.
Depuis, le flux s’est inversé : le Maroc achète du gaz naturel liquéfié () sur le marché spot, l’Espagne le regazéifie, puis l’achemine vers le sud via le même gazoduc. Un mécanisme coûteux, mais incontournable en l’absence de terminaux méthaniers nationaux.
C’est précisément pour réduire cette vulnérabilité que le projet de Nador avait été conçu. Avec une capacité prévue de 5 milliards de m³ par an, il devait offrir une alternative directe au système GME inversé dès 2027. Mais Nador n’était qu’un maillon d’un dispositif bien plus vaste.
Le Maroc prévoit également un FSRU plus modeste à Mohammedia (1,7 milliard de m³/an) ainsi qu’un projet stratégique d’envergure continentale : le gazoduc Afrique-Atlantique reliant le Nigeria au Maroc, long de 6 000 kilomètres, avec une capacité estimée entre 4 et 5 milliards de m³/an.
Au total, ces projets représenteraient près de 12 milliards de m³ par an. Or, selon les projections officielles, 3 milliards de m³ suffiraient à couvrir 100 % des besoins en électricité du pays à l’horizon 2040.
Autrement dit, les capacités planifiées dépassent de près de 400 % les besoins futurs. Dans cette configuration, il était inévitable que certains projets soient ajustés, retardés ou suspendus.
La suspension du FSRU de Nador ne traduit donc pas un abandon de la stratégie gazière, mais un arbitrage temporel et financier. Les deux autres projets demeurent officiellement d’actualité. Et Nador pourrait être relancé ultérieurement si les conditions de marché ou les impératifs de sécurité énergétique l’exigent.
Le véritable enjeu réside dans le calendrier. Nador était l’option la plus immédiatement opérationnelle. Mohammedia s’inscrit dans un horizon de moyen terme, tandis que le gazoduc Afrique-Atlantique relève d’une perspective longue, complexe et géopolitiquement sensible.
En attendant, le Maroc reste tributaire du système GME inversé, une solution transitoire coûteuse alors que les pics de consommation électrique approchent.
Cette stratégie gazière s’inscrit dans une équation plus large. Le Maroc ambitionne de porter les énergies renouvelables à 52 % de sa capacité installée d’ici 2030, contre 45 % aujourd’hui, afin de réduire sa dépendance au charbon.
Le gaz n’est donc pas une fin en soi, mais un combustible de transition destiné à stabiliser le réseau électrique face à l’intermittence des renouvelables.
En suspendant Nador, Rabat ne change pas de cap. Il ajuste ses voiles. La stratégie reste intacte : diversifier, sécuriser et optimiser l’approvisionnement énergétique.