Téhéran assure que « tout est sous contrôle ». La formule est rodée, presque automatique. Elle est aussi devenue, en Iran, le dernier refuge d’un pouvoir acculé. Car derrière les communiqués rassurants du régime et les écrans noirs imposés par la coupure d’Internet, la République islamique traverse sans doute la plus grave crise de son histoire depuis 1979. Et pour la première fois en près d’un demi-siècle, la chute du régime des mollahs n’est plus une hypothèse taboue, mais un scénario ouvert.
Les images qui parviennent clandestinement de Téhéran contredisent brutalement le discours officiel. À la morgue de Kahrizak, au sud de la capitale, des dizaines, peut-être des centaines de corps s’entassent. Des familles errent entre les cadavres à la recherche d’un visage, d’un fils, d’une sœur. Amnesty International parle d’un « bain de sang ». Iran Human Rights évoque des centaines de morts, peut-être des milliers. La répression a franchi un seuil.
Comme à chaque soulèvement, le régime a répondu par ses armes habituelles : balles réelles, arrestations massives, coupure des télécommunications. Mais cette fois, la peur ne suffit plus. La colère est trop profonde, nourrie par l’effondrement économique, la corruption endémique et l’humiliation quotidienne d’un peuple à bout.
Les gardiens de la révolution, pilier fissuré
Le cœur du système, ce sont eux : les gardiens de la révolution. Armée idéologique, police politique, empire économique, les pasdarans sont le dernier rempart du Guide suprême. Or ce rempart se fissure.
Affaiblis économiquement, touchés par les sanctions, décapités en partie lors des frappes israéliennes de 2025, les gardiens de la révolution montrent des signes inédits de tension interne. Des arrestations de membres accusés d’avoir refusé de tirer sur les manifestants ont été rapportées. Une hérésie pour un régime fondé sur l’obéissance absolue.
Pour les mollahs, le danger est là : non pas seulement dans la rue, mais dans la possibilité de défections. Car un régime peut survivre à la contestation. Il ne survit pas à la perte de cohésion de son appareil répressif.
Le signal est lourd de sens : selon plusieurs sources occidentales, l’ayatollah Ali Khamenei aurait envisagé une exfiltration vers Moscou en cas d’effondrement du pouvoir. Un détail ? Non. Un aveu. Celui d’un régime qui anticipe désormais sa propre chute.
Officiellement, Téhéran affirme garder « des canaux de communication ouverts » avec l’émissaire américain pour le Moyen-Orient. En clair : on négocie en coulisses pendant que l’on tue dans la rue. La posture est révélatrice d’un pouvoir qui cherche à gagner du temps, à desserrer l’étau des sanctions, à survivre, coûte que coûte.
L’Iran est riche, mais exsangue. Pétrole, gaz, minerais, capital humain : tout est là. Tout, sauf la confiance. L’inflation flirte avec 80 %, le rial est déserté, la pauvreté explose. Le pétrole iranien, bradé à la Chine via des circuits opaques, ne suffit plus à maintenir l’illusion.
Les sanctions ont frappé fort. Mais la responsabilité est aussi interne : corruption, mauvaise gestion, économie capturée par les pasdarans. Résultat : pénuries, colère sociale, révolte politique. La rue iranienne ne manifeste plus seulement contre la vie chère. Elle manifeste contre un système.
Pressions internationales et isolement croissant
Sur le plan international, l’étau se resserre. Les États-Unis classent toujours les gardiens de la révolution comme organisation terroriste. En Europe, le débat avance. Israël pousse ouvertement à l’isolement total du régime. Donald Trump, fidèle à sa méthode, mêle menaces militaires et appels à la négociation. Le message est clair : le régime est vulnérable.
Même l’argument classique de « l’ennemi extérieur » s’use. Accuser Washington et Tel-Aviv ne suffit plus à masquer l’évidence : la contestation est iranienne, profonde, populaire.
Dans les rues de Téhéran, des slogans en faveur de la monarchie déchue réapparaissent. Reza Pahlavi, fils du chah, se dit prêt à mener une transition. Rien n’est écrit. La chute du régime des mollahs n’ouvrira pas mécaniquement une ère de stabilité et de démocratie. Le chaos est un risque réel.
Mais une certitude s’impose : un régime qui ne tient plus que par la force, qui tire sur son peuple, qui craint ses propres soldats et qui prépare ses issues de secours, est un régime en fin de cycle.
Comme l’écrivait Talleyrand, « on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus ». Après près de cinquante ans de pouvoir absolu, les mollahs iraniens sont peut-être en train de découvrir cette vérité. Et cette fois, la chute n’est plus une prophétie. C’est une possibilité historique.