Faute de percées diplomatiques ou militaires, le Front Polisario change de terrain et choisit désormais le cinéma comme nouveau champ d’affrontement.
Dernière cible en date : Sirat, le film du réalisateur Oliver Laxe, propulsé au rang de phénomène international après son passage remarqué au Festival de Cannes et sa nomination aux Oscars. Avec plus de 400 000 spectateurs et plus de deux millions d’euros de recettes, le long-métrage s’impose comme l’un des succès européens de l’année.
Dans une offensive médiatique orchestrée, des militants pro-Polisario accusent le film d’« invisibiliser » le conflit du Sahara et de passer sous silence la question des champs de mines et des responsabilités marocaines. Une critique frontale qui dépasse largement le cadre artistique pour s’inscrire dans une stratégie politique désormais bien rodée : investir tous les espaces d’influence, y compris culturels, pour exister médiatiquement.
Tourné en grande partie au Maroc, d’Erfoud à Bouarfa en passant par Goulmima et Er-Rich, Sirat revendique pourtant une toute autre ambition. Celle d’un voyage introspectif, presque mystique, dans des paysages désertiques où la perte, la quête et la spiritualité prennent le pas sur toute lecture géopolitique.
Le directeur de la photographie, Mauro Herce, l’assume : il s’agissait de capter un sentiment d’errance absolue, loin de toute contextualisation politique directe. Une approche renforcée par les choix esthétiques du film, également tourné dans les paysages arides d’Aragon, notamment autour de Saragosse.
Mais pour le Polisario, ce silence est précisément le problème.
En reprochant au film de ne pas traiter un conflit qui n’est ni son sujet ni son propos, le mouvement séparatiste révèle surtout son propre désarroi stratégique. Incapable d’imposer son narratif sur le terrain diplomatique international, il tente de forcer son inscription dans des œuvres culturelles qui ne lui sont pas destinées.
Ironie de la polémique : Sirat est profondément marqué par l’expérience marocaine de son réalisateur. Oliver Laxe a vécu plus de dix ans au Maroc, une période qu’il décrit lui-même comme fondatrice. « À Londres, je ne comprenais rien. Au Maroc, j’ai tout compris », confiait-il, évoquant une quête spirituelle nourrie notamment par le soufisme.
Cette dimension, omniprésente dans le film, ancre l’œuvre dans une logique artistique et existentielle, loin des lectures militantes que certains tentent d’y projeter.
Mais c’est précisément cette relation assumée au Maroc qui cristallise les attaques.
En s’attaquant à un film plutôt qu’à des acteurs politiques ou institutionnels, le Front Polisario envoie un signal clair : le rapport de force s’est déplacé. Faute de leviers concrets, la bataille devient symbolique, médiatique et parfois même opportuniste.
Car derrière la critique du film se dessine une réalité plus brutale : l’essoufflement d’un discours qui peine à trouver un écho à l’international.
En visant un succès cinématographique largement salué pour sa portée artistique, le Polisario prend le risque d’apparaître déconnecté voire en décalage total avec les enjeux réels du moment.
Au final, Sirat n’est pas devenu un objet politique par intention. Il l’est devenu par récupération. Et dans cette tentative de détourner une œuvre pour exister dans le débat, c’est peut-être moins le film qui est mis en cause… que l’impasse stratégique d’un Polisario en quête de visibilité.