En coulisses, une guerre silencieuse secoue les sommets du pouvoir algérien. Limogeages en cascade, marginalisation des conseillers présidentiels, reprise en main des services de sécurité : le général Saïd Chengriha semble mener une stratégie implacable pour dépouiller Abdelmadjid Tebboune de ses derniers relais d’influence. Derrière les décrets officiels et les communiqués laconiques, se dessine une lutte féroce pour préparer l’après-Tebboune.
À Alger, les purges ne disent jamais leur nom. Elles s’exécutent dans le silence feutré des palais d’État, entre deux décrets publiés au Journal officiel et quelques rumeurs savamment distillées dans les cercles sécuritaires. Mais depuis plusieurs semaines, la mécanique du pouvoir algérien donne à voir une recomposition brutale : celle d’un président progressivement isolé par l’institution militaire elle-même.
Le dernier épisode en date a pris la forme d’un séisme au sommet des services de renseignement. Le général-major Abdelkader Aït Ouarabi, dit « Hassan », patron de la DGSI, a été brutalement évincé après seulement 342 jours à la tête de la sécurité intérieure. Une chute aussi soudaine que révélatrice. Officiellement, rien. Officieusement, tout Alger bruisse d’une même lecture : Hassan aurait payé sa proximité jugée excessive avec les hommes du président et sa complicité grandissante avec certains réseaux d’affairisme liés au premier cercle du pouvoir.
Son remplacement par le général-major Mounir Zahi n’a rien d’anodin. Officier réputé proche de Saïd Chengriha, formé dans des écoles américaines et considéré comme l’un des « Chengriha boys », Zahi symbolise la reprise en main méthodique des appareils sécuritaires par le chef d’état-major.
L’effeuillage du système présidentiel
Depuis plusieurs mois, le général Chengriha semble appliquer une stratégie d’attrition progressive contre l’entourage d’Abdelmadjid Tebboune. Un véritable « effeuillage » politique visant à priver le président de ses soutiens les plus influents.
Les premiers signaux étaient apparus avec le limogeage discret de plusieurs conseillers de la présidence. Mohamed Hammouche, influent conseiller juridique, et Farid Yaici, en charge des finances et des dossiers bancaires sensibles, ont été remerciés sans explication publique. Des départs présentés comme administratifs mais interprétés, dans les cercles du pouvoir, comme une volonté de décapiter les réseaux civils gravitant autour d’El Mouradia.
Désormais, c’est Boualem Boualem lui-même qui semble fragilisé. Longtemps considéré comme le véritable éminence grise du palais présidentiel, omniprésent dans les arbitrages politiques et sécuritaires, le directeur de cabinet est décrit par ses adversaires comme le « Raspoutine d’El Mouradia ». Son nom revient avec insistance parmi les prochaines cibles potentielles de la restructuration en cours.
Pour Chengriha, l’objectif paraît clair : réduire l’influence d’un cercle présidentiel accusé d’interférer dans les affaires militaires, mais surtout soupçonné d’avoir laissé prospérer des réseaux d’affairisme devenus trop visibles.
La guerre des services a repris
Le limogeage du général Hassan révèle également une réalité plus profonde. La guerre larvée entre les différents centres de pouvoir sécuritaires a repris avec intensité.
La DGSI, chargée du contre-espionnage et de la sécurité intérieure, demeure une institution stratégique capable d’enquêter sur la corruption, les enrichissements illicites ou les connexions étrangères touchant jusqu’aux plus hauts responsables de l’État. Dans un système où les équilibres reposent sur la surveillance mutuelle des clans, contrôler la DGSI revient à contrôler une partie essentielle de l’architecture du régime.
Selon plusieurs indiscrétions circulant à Alger, le général Hassan se serait rapproché un peu trop de certains réseaux d’influence liés à un membre éminent du gouvernement et à des personnalités gravitant autour du président. Une initiative qui aurait précipité sa chute.
Dans le même temps, d’autres rumeurs ont commencé à viser la DDSE, la puissante Direction de la documentation et de la sécurité extérieure dirigée par le général Mohamed Rochdi Fethi Moussaoui, réputé proche du clan présidentiel. Là encore, les spéculations autour d’un possible limogeage traduisent la fébrilité qui s’est emparée de l’appareil sécuritaire.
Une offensive médiatique orchestrée
Parallèlement aux mouvements internes, une bataille du récit se joue aussi à l’étranger, notamment en France où résident plusieurs influenceurs et opposants algériens très suivis sur les réseaux sociaux.
Selon plusieurs sources concordantes, des agents liés à la DDSE auraient activement alimenté certains relais médiatiques et numériques avec un narratif soigneusement construit : celui d’une « bande décadente d’El Mouradia » opposée à un Saïd Chengriha présenté comme le dernier rempart de l’État et le sauveur de la République.
Cette campagne officieuse vise autant à discréditer l’entourage présidentiel qu’à préparer l’opinion à une reconfiguration du pouvoir. Car derrière les limogeages et les règlements de comptes sécuritaires, c’est déjà la question de l’après-Tebboune qui se joue.
L’ombre du troisième mandat
Officiellement, Abdelmadjid Tebboune conserve toutes les apparences du pouvoir. Mais dans les faits, les centres de gravité semblent se déplacer de plus en plus vers l’état-major.
À Alger, beaucoup assurent que le président réfléchirait déjà à un troisième mandat. Une perspective qui inquiéterait une partie de l’institution militaire, soucieuse d’éviter une présidence trop autonome ou tentée de réduire l’influence de l’armée dans les arbitrages stratégiques.
Saïd Chengriha, lui, paraît déterminé à empêcher l’émergence d’un pôle présidentiel capable de s’émanciper de la tutelle militaire. En affaiblissant méthodiquement les hommes du président, en verrouillant les services de renseignement et en consolidant son propre réseau au sein de l’appareil sécuritaire, le chef d’état-major prépare peut-être bien davantage qu’un simple rééquilibrage institutionnel.
Dans les coulisses du pouvoir algérien, certains évoquent déjà une succession sous contrôle militaire. D’autres parlent d’une guerre froide entre El Mouradia et l’état-major. Une chose est certaine : derrière les façades de stabilité affichées par le régime, le système est entré dans une phase de tension aiguë où chaque limogeage ressemble désormais à un avertissement.