Alors que Madrid et Rabat affichent officiellement une relation apaisée depuis la réconciliation diplomatique de 2022, une partie de la droite espagnole continue de considérer le Maroc comme le principal défi stratégique aux portes de l’Europe. Dernière illustration en date. Le Parti populaire (PP) vient de déposer au Congrès des députés une motion demandant le renforcement de la présence militaire espagnole à Ceuta et Melilla, avec en ligne de mire la restauration de deux unités historiques de la Légion dissoutes sous le gouvernement socialiste de José Luis Rodríguez Zapatero.
La proposition, portée par la porte-parole parlementaire Ester Muñoz ainsi que plusieurs députés du PP, réclame le rétablissement du 2ᵉ bataillon légionnaire « Carlos V » à Melilla et du 5ᵉ bataillon « Gonzalo Fernández de Córdoba » à Ceuta. Ces deux unités avaient été supprimées entre 2007 et 2009 dans le cadre d’une profonde restructuration des forces armées espagnoles, officiellement justifiée par des impératifs budgétaires, logistiques et par la professionnalisation de l’armée après la disparition du service militaire obligatoire.
Près de vingt ans plus tard, le PP estime que le contexte géopolitique a radicalement changé. Dans son argumentaire, le parti souligne que Ceuta et Melilla constituent les seules frontières terrestres de l’Union européenne avec l’Afrique et qu’elles font face à un État qui n’appartient ni à l’OTAN ni à l’Union européenne. Une référence à peine voilée au Maroc, dont les revendications historiques sur les deux enclaves continuent d’alimenter les inquiétudes d’une partie de la classe politique espagnole.
Le texte du PP s’appuie également sur la crise migratoire de mai 2021, lorsque plusieurs milliers de migrants avaient franchi la frontière de Ceuta dans un contexte de fortes tensions diplomatiques entre Rabat et Madrid après l’accueil en Espagne du chef du Polisario, Brahim Ghali. Pour les conservateurs espagnols, cet épisode a démontré la vulnérabilité des deux villes autonomes et la nécessité de renforcer leurs capacités de défense.
La démarche intervient dans un climat international marqué par la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient et les pressions croissantes exercées par l’OTAN sur les États européens pour accroître leurs dépenses militaires. Le PP estime ainsi que les réductions d’effectifs opérées il y a deux décennies ne correspondent plus aux réalités stratégiques actuelles.
Mais derrière l’argument sécuritaire, le débat demeure éminemment politique. Dès leur dissolution, les deux unités de la Légion avaient suscité une vive controverse en Espagne. Certains responsables politiques avaient alors accusé le gouvernement Zapatero d’avoir voulu envoyer un signal d’apaisement au Maroc en réduisant l’empreinte militaire espagnole dans les deux enclaves.
Aujourd’hui, le Parti populaire remet explicitement la question marocaine au centre du débat. Tout en reconnaissant l’existence de relations de « bon voisinage » avec Rabat, la résolution rappelle que le Royaume n’a jamais renoncé à ses revendications sur Ceuta et Melilla. Dans les cercles nationalistes marocains et parmi plusieurs proches du Palais royal, les deux villes continuent d’être régulièrement qualifiées de « colonies », d’« enclaves occupées » ou encore de « vestiges du passé colonial ».
En réclamant le retour de la Légion à son format d’origine, le PP adresse donc un double message. À l’intérieur, il cherche à apparaître comme le garant de l’intégrité territoriale espagnole. À l’extérieur, il entend rappeler que la question de Ceuta et Melilla demeure, aux yeux d’une partie de l’establishment espagnol, un dossier stratégique qui dépasse largement le simple cadre des relations bilatérales avec Rabat.
Derrière cette initiative parlementaire se dessine ainsi une réalité plus profonde. Malgré le réchauffement diplomatique entre les deux capitales, la méfiance historique qui entoure l’avenir de Ceuta et Melilla continue de structurer une partie importante de la pensée stratégique espagnole.