Pedro Sánchez tente de solder l’un des dossiers diplomatiques les plus explosifs de son mandat. Le chef du gouvernement espagnol se rendra lundi prochain à Alger pour une visite officielle destinée à tourner définitivement la page de la crise ouverte avec l’Algérie après le spectaculaire changement de cap de Madrid sur le dossier du Sahara occidental.
Cette visite, la deuxième de Sánchez en Algérie depuis son arrivée au pouvoir, intervient après quatre années de tensions, de ruptures symboliques et de bras de fer économiques. La dernière fois que le dirigeant socialiste avait foulé le sol algérien, en 2020, les relations entre les deux pays étaient encore placées sous le signe de la coopération. Deux ans plus tard, tout basculait.
L’origine de la fracture est connue. En mars 2022, Pedro Sánchez décide d’abandonner la traditionnelle position espagnole de « neutralité active » sur le Sahara et adresse une lettre au roi Mohammed VI dans laquelle il considère le plan marocain d’autonomie comme « la base la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour parvenir à une solution politique au différend.
Un choix historique pour Madrid, mais vécu comme une humiliation stratégique par Alger.
L’Algérie, principal soutien du Front Polisario et rivale régionale du Maroc, accuse alors l’Espagne d’avoir rompu un équilibre diplomatique établi depuis des décennies. Le 19 mars 2022, Alger rappelle son ambassadeur à Madrid avant de franchir une étape supplémentaire quelques semaines plus tard.
Le 8 juin 2022, le gouvernement algérien suspend le traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération signé vingt ans auparavant avec l’Espagne. Dans la foulée, les échanges commerciaux sont quasiment paralysés par des restrictions bancaires, provoquant une chute brutale des exportations espagnoles vers l’Algérie.
Malgré la tempête politique, Alger n’a jamais utilisé l’arme énergétique contre Madrid. Les livraisons de gaz naturel se sont poursuivies, permettant à l’Algérie de préserver son statut de partenaire stratégique incontournable pour l’Espagne.
Aujourd’hui, la relation économique reprend progressivement des couleurs. L’Algérie est redevenue le premier fournisseur de gaz de l’Espagne, devant les États-Unis, tandis que les exportations espagnoles vers le marché algérien ont fortement progressé. Les échanges bilatéraux atteindraient désormais environ 8,5 milliards d’euros.
Un rapprochement rendu possible par plusieurs mois de diplomatie discrète. En mars 2026, le ministre espagnol des Affaires étrangères José Manuel Albares a effectué une visite officielle à Alger, la première depuis le déclenchement de la crise. Reçu par le président Abdelmadjid Tebboune, il a obtenu la confirmation de la pleine validité du traité d’amitié et la relance d’une coopération dans plusieurs secteurs clés : énergie, migration, économie et échanges institutionnels.
La visite de Pedro Sánchez vise désormais à transformer ce fragile dégel en normalisation complète. Mais derrière les sourires diplomatiques, le dossier du Sahara demeure le véritable point de friction.
Pour Alger, la décision espagnole de soutenir le plan marocain d’autonomie constitue toujours une rupture majeure. Pour Madrid, le choix opéré en 2022 répondait à une nouvelle lecture géopolitique : sécurisation des relations avec le Maroc, partenaire essentiel dans la lutte contre l’immigration clandestine et le terrorisme, et acteur économique incontournable.
Cette nouvelle orientation espagnole a profondément reconfiguré les équilibres au Maghreb. Elle a permis un rapprochement inédit entre Madrid et Rabat après une crise diplomatique de plusieurs mois, mais elle a également provoqué une confrontation ouverte avec Alger.
En se rendant à Alger, Pedro Sánchez cherche donc à refermer une parenthèse douloureuse sans remettre en cause son alignement stratégique sur le Maroc. Une équation complexe, alors que les deux voisins maghrébins restent enfermés dans une rivalité régionale autour du Sahara occidental.
Le Premier ministre espagnol veut démontrer qu’il est possible de maintenir une relation privilégiée avec Rabat tout en reconstruisant un partenariat solide avec Alger. Mais derrière la poignée de main avec Abdelmadjid Tebboune, une question demeure : l’Algérie acceptera-t-elle une réconciliation complète avec une Espagne qui a définitivement changé de position sur le dossier saharien ?
La réponse sera scrutée de près dans les capitales maghrébines. Car au-delà du gaz, du commerce et des accords bilatéraux, c’est bien la bataille d’influence autour du Sahara qui continue de dicter les grandes manœuvres diplomatiques dans la région.