L’autonomie ne s’inscrira pas sur une page blanche. Elle héritera d’une économie, d’investissements, de compétences et d’engagements publics. Son ambition devra être de consolider ce patrimoine productif tout en préparant les transformations nécessaires à l’avenir du territoire
Depuis plus de trente ans, je travaille et j’investis à Dakhla. J’y ai connu des réussites, des échecs, des périodes d’enthousiasme et d’autres où il fallait beaucoup de conviction pour continuer à croire à l’avenir de cette région.
J’ai vu une ville longtemps dépendante des campagnes de pêche commencer à se doter d’une véritable économie industrielle. Des usines ont été construites, des métiers sont apparus, des techniciens et des ingénieurs ont été formés. Des familles ont pu envisager leur avenir sur place.
J’ai également appris une leçon moins agréable : il est plus facile d’encourager un investissement que de garantir, dans la durée, la cohérence des décisions qui le rendent viable.
Cette expérience explique pourquoi la perspective de l’autonomie du Sahara m’intéresse autant dans sa dimension économique que dans sa dimension institutionnelle. Car enfin, que signifierait une autonomie dotée d’institutions nouvelles, mais dont l’économie resterait prisonnière des mêmes dépendances et des mêmes incertitudes ?
La question préjudicielle s’impose d’elle-même : que voulons-nous faire des richesses de ce territoire ?
La nature ne fait pas de politique
Dakhla possède un atout considérable : ses ressources halieutiques. Mais cet atout a une particularité que les discours économiques oublient volontiers. Il est limité.
Nous pouvons multiplier les projets, les demandes d’autorisation et les ambitions industrielles. Nous pouvons même leur trouver à tous d’excellentes justifications sociales. Cela ne fera pas apparaître un kilogramme de sardine supplémentaire. La nature ne fait pas de politique. Elle ignore les arbitrages administratifs, les rapports de force et les promesses. Ses équilibres obéissent à des mécanismes biologiques que nous comprenons encore imparfaitement, mais dont nous ne pouvons-nous affranchir. La science doit donc éclairer la décision avant qu’elle soit prise. Elle ne devrait jamais être appelée à lui fournir, après coup, une justification commode.
Mais une question demeure : À quoi voulons-nous consacrer le poisson que nous sommes autorisés à prélever ?
On ne peut pas tout promettre à tout le monde
Il faut approvisionner le marché national. Il faut préserver l’emploi maritime. Il faut encourager la transformation industrielle, développer les exportations, créer des emplois qualifiés et soutenir l’économie régionale. Chacun de ces objectifs est défendable. Le problème commence lorsque l’État les présente comme s’ils pouvaient tous être satisfaits simultanément, sans jamais reconnaître qu’ils se disputent parfois la même ressource. On aimerait partager ce naïf enthousiasme. L’expérience oblige malheureusement à davantage de réalisme.
Une ressource limitée ne peut satisfaire toutes les ambitions simultanément. Les arbitrages sont inévitables ; ce qui ne devrait pas l’être, c’est leur opacité.
Une politique publique ne consiste pas à additionner les demandes et à chercher ensuite comment les satisfaire. Elle consiste à choisir les objectifs que la collectivité juge prioritaires, à leur affecter des moyens et à vérifier les résultats. Dans la pêche, la valeur ajoutée durable créée par kilogramme devrait compter parmi les critères essentiels de cette évaluation. Pas seulement le prix auquel le poisson est vendu. Ce qui importe, c’est la richesse réellement produite, les revenus distribués, les emplois créés et les compétences qui demeurent dans le pays et dans la région. La sécurité alimentaire, naturellement, doit être prise en compte. De même que les équilibres sociaux et environnementaux. Mais ces exigences doivent être confrontées aux résultats, pas simplement invoquées pour justifier des décisions déjà arrêtées. A défaut, la politique halieutique risque de devenir une succession d’arbitrages circonstanciels, sans véritable continuité économique.
À qui doit profiter la richesse d’un territoire ?
La perspective de l’autonomie rend cette question incontournable. Il me paraît naturel que les habitants d’un territoire bénéficient directement de l’exploitation de ses ressources naturelles. Le projet marocain d’autonomie de 2007 reconnaît d’ailleurs le principe de revenus régionaux liés à ces ressources.Mais percevoir une partie des recettes de leur exploitation ne suffit pas à construire une économie. Une région peut disposer de richesses naturelles considérables et rester économiquement fragile si elle ne parvient pas à développer autour d’elles des activités productives, des compétences et des entreprises capables de durer.
La confiance ne se décrète pas davantage
Il est une autre question que trente années d’expérience industrielle m’ont appris à considérer avec attention : celle de la parole publique. Un industriel peut accepter le risque commercial, les fluctuations des marchés et même les contraintes imposées par la nature. Cela fait partie de son métier. Il lui est beaucoup plus difficile de construire une stratégie de long terme lorsque les règles qui ont présidé à ses investissements deviennent imprévisibles. L’État doit évidemment conserver le pouvoir d’adapter ses politiques. Personne ne peut sérieusement lui demander de sacrifier l’intérêt général à la stabilité d’une décision ancienne. Mais l’intérêt général ne dispense pas de la cohérence.
Lorsqu’une politique publique a encouragé des investissements, suscité des engagements et contribué à créer des emplois, son évolution doit tenir compte de cette réalité. Les engagements des entreprises sont généralement précis, contrôlés et sanctionnés lorsqu’ils ne sont pas respectés. Ceux de la puissance publique ne peuvent être considérés comme dépourvus de conséquences. La concertation, la motivation des décisions et la réparation des préjudices lorsque le droit l’exige ne sont pas des concessions faites aux investisseurs.
Ce sont des conditions de la confiance.
Sa majesté a fait de la confiance dans la parole publique une ressource économique convoitée autant par les investisseurs étrangers que nationaux. Autant dire que nous en mesurons rarement la valeur avant de l’avoir perdue.
Ne pas confondre la richesse d’aujourd’hui avec l’économie de demain
Dakhla ne pourra pas construire indéfiniment son développement sur la seule exploitation du poisson. La ressource est limitée. Son abondance varie. Les conditions climatiques et océaniques évoluent. Une économie qui dépendrait exclusivement de ses captures resterait exposée à des fragilités qu’aucune organisation institutionnelle ne pourrait faire disparaître. Mais les investissements industriels réalisés autour de la pêche ont produit autre chose que des marchandises. Ils ont contribué à développer des compétences dans le froid industriel, La mécanique, l’électronique, la chaudronnerie, l’électricité, la maintenance, la logistique, la qualité, la robotique, la transformation alimentaire et le commerce international. Ces compétences peuvent servir à d’autres activités. Elles constituent un patrimoine productif dont la valeur dépasse celle du poisson qui a permis de les faire naître.
C’est peut-être là que réside l’un des enjeux les plus intéressants de la future autonomie : utiliser les ressources naturelles pour construire progressivement une économie capable de moins dépendre d’elles.
L’expérience de Dakhla mérite d’être examinée sous cet angle, sans complaisance mais sans oublier ce qui a déjà été accompli.
Une autonomie se jugera aussi à son économie
Nous parlons beaucoup, et légitimement, des institutions que pourrait faire naître l’autonomie. Nous parlons moins des principes économiques qui devraient guider leurs décisions. Et ceux-ci devront surtout répondre à une interrogation très concrète : quelle richesse durable laisserons-nous aux générations qui vivront demain à Dakhla ? Des ressources auront été prélevées. Des revenus auront été distribués. Des entreprises auront prospéré, d’autres auront disparu. Qu’en restera-t-il ?
Des compétences ? Des industries ? Des emplois durables ? Une économie diversifiée ? Ou seulement le souvenir d’une période où la ressource était plus abondante ?
La science doit déterminer ce que nous pouvons raisonnablement prélever. La politique publique doit décider ce que ce prélèvement doit apporter à la Nation et à la Région L’État n’a pas vocation à satisfaire toutes les demandes qui s’expriment autour d’une ressource limitée. Il lui appartient de définir ses priorités, d’expliquer ses choix et d’en assumer les conséquences. La réussite économique de l’autonomie se mesurera aussi à cette capacité de choisir et de tenir le cap.