Un sondage réalisé par PF Global pour POLITICO révèle que 58 % des Espagnols interrogés redoutent un conflit armé avec le Maroc autour de Ceuta et Melilla au cours des dix prochaines années. Derrière ces inquiétudes, amplifiées par les discours politiques espagnols et la visite de Felipe VI dans les deux enclaves, se dessine une relation bilatérale où les perceptions sécuritaires pèsent lourdement sur le débat public. Rabat, lui, privilégie pour l’heure une réaction mesurée.
Le Maroc s’impose au cœur des préoccupations sécuritaires espagnoles. Selon un sondage réalisé en septembre par PF Global pour le compte de POLITICO, 58 % des personnes interrogées estiment que les tensions autour de Ceuta et Melilla pourraient déboucher sur un conflit armé entre les deux pays au cours de la prochaine décennie. Plus de 80 % des sondés considèrent par ailleurs le Royaume comme une menace allant de modérée à importante pour l’Espagne, le plaçant devant la Chine, les États-Unis et la Russie dans cette perception du risque.
Ces résultats, publiés dans la newsletter madrilène Playbook de POLITICO, interviennent dans un contexte de crispation diplomatique autour des deux enclaves espagnoles situées sur la côte nord-africaine. Ils témoignent surtout du poids de la question marocaine dans le débat politique espagnol, où les enjeux territoriaux, migratoires et sécuritaires se retrouvent régulièrement au centre des confrontations partisanes.
Pour autant, la perception d’une menace ne constitue pas une preuve de l’existence d’un risque imminent de guerre. Le sondage mesure les inquiétudes d’une partie de l’opinion publique espagnole, et non les intentions stratégiques de Rabat.
L’étude met en évidence une fracture politique significative. Plus des trois quarts des sympathisants de Vox et 68 % des électeurs du Parti populaire (PP) interrogés jugent probable un conflit armé avec le Maroc dans les dix prochaines années. Les électeurs de ces deux formations sont également plus enclins à considérer le Royaume comme une menace pour la sécurité espagnole.
Le phénomène ne se limite cependant pas aux courants conservateurs. Près des deux tiers des sympathisants du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), dirigé par Pedro Sánchez, perçoivent également le Maroc comme une menace réelle. Sur la perspective d’un conflit, leur électorat apparaît plus partagé. 47 % jugent cette éventualité probable, contre 43 % qui l’écartent.
Cette convergence partielle entre des sensibilités politiques pourtant opposées révèle l’ancrage de la question marocaine dans l’imaginaire sécuritaire espagnol. Elle ne saurait toutefois être interprétée comme la preuve d’un consensus sur une confrontation militaire, encore moins comme une indication des intentions de Madrid ou de Rabat.
Un autre chiffre mérite attention : deux tiers des personnes interrogées s’attendent à ce que Ceuta et Melilla demeurent sous contrôle espagnol dans vingt ans. Autrement dit, malgré les inquiétudes exprimées, la majorité des sondés ne prévoit pas de changement de souveraineté à moyen terme.
La visite du roi Felipe VI à Ceuta et Melilla intervient dans cette atmosphère sensible. Suivie de près de part et d’autre du détroit de Gibraltar, elle donne une dimension politique supplémentaire à des déplacements royaux qui touchent directement à la question territoriale la plus délicate des relations hispano-marocaines.
Chaque étape et chaque déclaration du souverain sont susceptibles d’être scrutées à Rabat comme à Madrid. La récente déclaration de la ministre espagnole de la Défense, Margarita Robles, qualifiant les deux villes de territoires « incontestablement espagnols », illustre la volonté de certaines responsables espagnols de réaffirmer publiquement la position de Madrid.
Cette affirmation ne règle cependant pas la question de fond. Celle de la manière dont les deux pays entendent gérer leurs divergences historiques sans compromettre leur coopération stratégique. La visite royale peut être présentée en Espagne comme un geste de soutien institutionnel aux populations des enclaves. Elle comporte aussi un risque diplomatique si elle est accompagnée de déclarations inutilement provocatrices ou interprétées comme une remise en cause des sensibilités marocaines.
Dans les représentations espagnoles, les inquiétudes relatives à Ceuta et Melilla restent étroitement associées à la crise migratoire de mai 2021, lorsque des milliers de personnes avaient rejoint Ceuta depuis le territoire marocain. L’épisode avait provoqué une crise diplomatique majeure entre les deux pays et suscité des interrogations sur la gestion des frontières.
Certains responsables et commentateurs espagnols rapprochent également cette crise de la Marche verte de novembre 1975, au cours de laquelle le Maroc avait mobilisé des dizaines de milliers de civils pour exercer une pression sur l’Espagne et obtenir son retrait du Sahara espagnol. Cette référence historique demeure présente dans les débats sur les enclaves, même si les contextes de 1975 et de 2021 sont différents et ne permettent pas, à eux seuls, de conclure à l’existence d’un scénario similaire à l’avenir.
Face à cette séquence, la réaction marocaine apparaît, dans les éléments rapportés, mesurée. Lors de sa première apparition publique depuis le début de la crise évoquée, le roi Mohammed VI a parlé de « défis majeurs » pour la coopération avec l’Espagne, sans faire directement référence à la visite de Felipe VI.
Cette retenue contraste avec la place accordée aux scénarios de confrontation dans une partie du débat public espagnol. Elle permet à Rabat de ne pas transformer immédiatement une visite royale en crise bilatérale ouverte, tout en préservant sa marge de manœuvre diplomatique.