Alors que la scène politique marocaine donne parfois le spectacle peu reluisant d’une bataille rangée autour des investitures, des listes électorales et de la très médiatique transhumance de candidats d’un parti à l’autre, Nizar Baraka choisit manifestement un autre terrain. Celui des constantes nationales, de la souveraineté et du positionnement géopolitique du Maroc.
Le secrétaire général du Parti de l’Istiqlal et ministre de l’Équipement et de l’Eau a profité d’une rencontre organisée samedi à Rabat pour remettre la question territoriale au centre du débat. Avec une formule qui ne laisse guère de place à l’ambiguïté. L’Espagne demeure un partenaire fondamental du Maroc, mais le Royaume « ne reculera pas d’un pouce » sur son territoire national.
Une déclaration qui tranche singulièrement avec le vacarme politique ambiant.
À quelques mois des échéances électorales, les états-majors partisans semblent davantage préoccupés par la composition de leurs listes, les équilibres internes, les ralliements et les départs que par les grandes questions qui engagent l’avenir du pays.
La transhumance politique est devenue un feuilleton quotidien. Les candidats changent de couleur, les alliances se recomposent et les appareils s’affrontent pour arracher ici une tête de liste, là une personnalité susceptible de rapporter quelques voix.
Dans ce contexte, la sortie de Nizar Baraka apparaît comme une volonté de changer de focale.
Le dirigeant istiqlalien n’a pas seulement parlé de Ceuta et Melilla. Il a replacé cette question dans une lecture beaucoup plus large du Maroc contemporain. Celle d’un Royaume dont la montée en puissance économique et géopolitique suscite, selon lui, des résistances.
« Le Maroc connaît un développement qui lui confère une place importante dans son positionnement géopolitique, ce qui ne plaît pas à tout le monde, et certains dressent des obstacles sur notre chemin », a-t-il déclaré.
Une manière de rappeler que les batailles électorales passent, tandis que les intérêts stratégiques du Royaume demeurent.
Le message adressé à Madrid est d’une grande clarté. Baraka ne s’inscrit pas dans une logique de rupture avec l’Espagne. Bien au contraire. Il reconnaît explicitement son statut de « partenaire fondamental » du Maroc.
Mais cette reconnaissance ne signifie aucun renoncement sur la question territoriale. Coopérer avec Madrid ne signifie pas renoncer à Ceuta et Melilla.
C’est toute l’ambivalence assumée de la position marocaine. Développer une relation économique, sécuritaire et politique étroite avec l’Espagne tout en maintenant la revendication sur les territoires considérés par Rabat comme des présides occupés.
Une position qui, sur le fond, ne constitue d’ailleurs nullement une nouveauté pour le Parti de l’Istiqlal.
Car derrière la déclaration de Nizar Baraka se dessine l’ADN historique du parti nationaliste.
Depuis sa création, l’Istiqlal a fait de l’intégrité territoriale et de la défense de la souveraineté marocaine des marqueurs fondamentaux de son identité politique. La question de Ceuta et Melilla s’inscrit ainsi dans une continuité historique qui dépasse largement les contingences électorales actuelles.
En réaffirmant qu’« aucun pouce » du territoire ne sera abandonné, Baraka ne cherche donc pas à improviser une posture nationaliste de circonstance. Il réactive une vieille constante de l’Istiqlal, tout en l’inscrivant dans le Maroc du XXIe siècle. Un pays qui entend défendre ses revendications historiques tout en multipliant ses partenariats internationaux.
C’est précisément cette articulation qui mérite d’être soulignée.
Les événements récents de Ceuta ont évidemment donné une actualité brûlante à cette question. Entre le 29 et le 31 juillet, la frontière de la ville autonome a été submergée par un afflux massif de migrants. Les chiffres ont varié considérablement selon les sources, avec des estimations marocaines autour de 40 000 personnes et des chiffres espagnols dépassant 70 000 passages.
La crise a provoqué des tensions politiques et diplomatiques, tandis que le bilan humain a également suscité de nombreuses interrogations.
Pour Baraka, l’épisode révèle surtout une réalité. La relation avec l’Espagne peut être stratégique sans être exempte de désaccords fondamentaux.
Madrid peut considérer Ceuta comme relevant de sa sécurité nationale. Rabat peut, simultanément, considérer ces territoires comme relevant de son intégrité territoriale. Les deux positions peuvent coexister dans une relation pragmatique sans que l’une oblige l’autre à abandonner ses principes.
C’est probablement là que se trouve la portée politique de la déclaration de Baraka.
À ceux qui pourraient interpréter la revendication marocaine comme un appel à la confrontation avec l’Espagne, le ministre oppose la notion de partenariat. À ceux qui pourraient croire que le partenariat implique l’effacement de la revendication territoriale, il oppose la fermeté.
Une ligne qui correspond d’ailleurs à la diplomatie marocaine actuelle. Multiplier les coopérations avec les partenaires internationaux tout en maintenant fermement les constantes nationales.
Dans cette équation, Ceuta et Melilla ne disparaissent pas de l’agenda marocain parce que Rabat coopère avec Madrid.
La sortie de Nizar Baraka prend ainsi une dimension qui dépasse largement le seul dossier hispano-marocain. Elle intervient au moment où le débat partisan national risque de se réduire à une succession de querelles d’investitures, de transferts de candidats et de calculs électoraux.
En remettant la souveraineté, l’intégrité territoriale et la place du Maroc dans l’échiquier géopolitique au centre de son discours, le patron de l’Istiqlal cherche manifestement à rappeler que la politique ne se résume pas à savoir qui figurera en tête de liste. Il y a aussi et surtout des constantes nationales.
Et sur ce terrain, le vieux parti nationaliste entend rappeler qu’il possède une mémoire, une histoire et une doctrine.
Pendant que certains partis s’étripent pour quelques sièges, Nizar Baraka parle du territoire. Pendant que les ambitions personnelles changent parfois de couleur politique, l’Istiqlal rappelle que ses fondamentaux, eux, n’ont pas changé.
Et sur Ceuta et Melilla, le message est désormais posé sans détour : le Maroc peut avoir besoin de l’Espagne comme partenaire. Il n’a pas besoin de renoncer à ses revendications pour le devenir.