Dans le fracas du conflit entre Washington et Téhéran, le Maroc et l’Algérie avancent à bas bruit, mais avec méthode. Loin des postures idéologiques, Rabat et Alger ont choisi une ligne froide, calculée, presque opportuniste, et selon toute vraisemblance, à ce stade, payante.
Le Maroc joue une partition d’équilibriste maîtrisée. Officiellement discret, le Royaume n’a pas condamné les frappes contre l’Iran. Mieux encore. Il a affiché un soutien clair aux États du Golfe, s’inscrivant dans le camp stratégique de Washington et de ses alliés.
Ce positionnement n’est pas neutre. Il consolide un axe États-Unis-Israël-Golfe structurant pour Rabat. En toile de fond, un objectif central, à savoir verrouiller définitivement le dossier du Sahara.
Dans ce contexte, et selon plusieurs observateurs, le Maroc engrange déjà plusieurs gains. Le renforcement du partenariat militaire avec Washington qui est le premier fournisseur d’armes du Royaume. Les États-Unis trouvent au Maroc une alternative crédible à l’Espagne, fragilisée par ses positions hostiles à l’intervention militaire.
Sur le plan diplomatique, la tension entre Washington et Madrid ouvre pour Rabat un espace stratégique inédit. Les appels venus de cercles conservateurs américains visant Ceuta et Melilla, même marginaux, signalent un basculement narratif favorable à Rabat.
Et en soutenant les monarchies du Golfe sans surenchère, le Royaume chérifien se positionne comme un partenaire fiable, pragmatique, et non idéologique.
Mais Rabat reste toutefois lucide. Aucune escalade inutile avec Madrid. Le Royaume verrouille ses gains sans ouvrir de nouveaux fronts.
Côté algérien, le virage est plus spectaculaire. Longtemps proche de Téhéran, Alger a opéré une inflexion silencieuse mais stratégique. Pas de condamnation frontale de l’Iran, mais une solidarité affichée avec les États du Golfe. Un signal très clair. L’Algérie recompose ses priorités.
Ce repositionnement répond à une logique simple qui vise à transformer cette crise en rente géopolitique.
Ainsi, l’explosion de la demande gazière, avec un détroit d’Ormuz sous tension, a eu pour conséquence des flux énergétiques mondiaux perturbés. L’Europe se tourne alors vers des fournisseurs alternatifs. L’Algérie, déjà connectée via gazoducs, devient le cas échéant un acteur clé.
Isolée ces dernières années, Alger redevient diplomatiquement fréquentable. La visite du chef de la diplomatie espagnole à Alger en est un signal fort. L’énergie prime désormais sur les divergences politiques.
Certes, Alger ne peut remplacer à court terme les géants du gaz comme le Qatar. Mais dans un marché sous tension, chaque mètre cube compte, et se monnaye politiquement.
Face à cette crise, Rabat et Alger suivent des trajectoires différentes, mais convergent vers un même objectif : exploiter une crise exogène pour renforcer leur position géostratégique.
Le Maroc transforme son alignement stratégique en dividendes politiques et militaires. L’Algérie quant à elle convertit sa puissance énergétique en influence diplomatique et économique.
Pendant que certaines capitales européennes s’enlisent dans des postures contradictoires, les deux rivaux maghrébins avancent, chacun à sa manière certes, dans une logique de realpolitik assumée.
Dans cette guerre lointaine, ni Rabat ni Alger ne tirent un coup de feu. Mais tous deux engrangent des gains. Et dans le langage froid des rapports de force, c’est souvent ce qui compte le plus.