Exclusif. Algérie : pourquoi le président Abdelmadjid Tebboune n’a plus peur de l’armée

En Algérie, beaucoup d’observateurs sur-estiment le pouvoir de l’institution militaire. L’armée inspire, certes, le respect et la considération. Mais depuis la mort d’Ahmed Gaid Salah, le 23 décembre 2019, elle n’inspire plus la peur ou la crainte. Et c’est exactement ce qui explique le comportement actuel d’Abdelmadjid Tebboune, le président algérien encore maintenu au pouvoir en dépit de deux mois d’hospitalisation à l’étranger à la suite d’une infection au COVID-19.

A la mort d’Ahmed Gaid Salah, Abdelmadjid Tebboune a perdu son parrain grâce auquel il a pu être désigné à la tête de l’Etat algérien à la suite d’un processus électoral totalement impopulaire et rejeté par la population algérienne. Avec le soutien de Gaid Salah, Tebboune décroche la magistrature suprême alors que la majorité des autres généraux algériens ne sont guère enthousiastes par sa candidature. Avec Gaid Salah, Tebboune savait qu’il était moyennement protégé, mais il savait qu’il ne pouvait pas prétendre être le véritable Président du pays. Tebboune dès l’annonce de sa victoire aux présidentielles de décembre 2019 était parfaitement conscient qu’il partagera le pouvoir avec Ahmed Gaid Salah. Il sera le rideau derrière lequel se cachera le vrai président du pays, à savoir le chef d’Etat-Major de l’armée algérienne.

Mais le 23 décembre, le destin décide de vaciller la vie de Gaid Salah et laisse Tebboune orphelin. Le jour de l’annonce du décès du puissant homme qui avait régné d’une main de fer sur l’armée algérienne pendant 15 longues années, Tebboune est sous le choc. Des membres de son entourage rapportent sa vive émotion et sa profonde inquiétude.

Mais petit à petit, face au nouveau establishment militaire dirigé par Said Chengriha, Abdelmadjd Tebboune se rend compte que l’armée algérienne a perdu son chef charismatique. Son leader incontesté. La direction de l’armée est divisée et Chengriha n’a pas l’envergure d’Ahmed Gaid Salah. Tebboune a de moins en moins peur et décide de prendre le dessus. Il impose rapidement aux militaires ses conseillers à la présidence. Il leur demande des réunions régulières dans le cadre du Haut Conseil de Sécurité. Il médiatise ses visites au ministère de la Défense Nationale et il utilise toute la symbolique le montrant comme le véritable « chef » du pays.

Minée par une guerre interne opposant Said Chengriha aux anciens caciques du clan Gaid Salah comme le général Wassini Bouazza, Abdelkader Lechkham, Akroum ou Amar Amrani, Tebboune joue le rôle de l’arbitre et profite de l’occasion pour s’imposer comme celui qui doit décider pour l’armée. A la grande surprise générale, trop divisés, les militaires se laissent faire et se réfèrent à son arbitrage. Tebboune laisse Chengriha intérimaire pendant 6 mois pour tester sa fidélité, il conserve son amitié avec Ben Ali Ben Ali, le général le plus décoré et âgé de l’armée algérienne, pour maintenir un équilibre intrigant censé lui permettre de bâtir un nouvel ordre.

La tactique de Tebboune a fonctionné et à partir du 5 juillet 2020, il s’impose sur l’armée et permanise un Said Chengriha qui lui a fait le sale boulot en se débarrassant des généraux les plus dangereux comme Wassini Bouazza. Mais Tebboune tombe malade à partir du 15 octobre et son absence a commencé à partir de la fin de mois de novembre à faire jaser. Les conciliabules s’enchaînent et une réunion est officiellement organisée le 10 décembre dernier au ministère de la Défense Nationale pour parler de la situation politique du pays paralysée par la longue absence de Tebboune. Pour la première fois, le mot article 102, à savoir destitution de Tebboune, est prononcé.

Tebboune panique et réagit avec sa vidéo du dimanche 13 décembre en affirmant qu’il est encore là et il va bientôt revenir. Je suis encore le Président. L’homme choisit Twitter pour s’exprimer et ne cite pas l’armée pour lui rendre hommage. Tebboune malade et diminué n’a pas peur et accepte d’engager le bras-de-fer parce qu’il connaît parfaitement l’Etat-Major de l’ANP. Il n’a pas affaire à Gaid Salah qui aurait pu le déloger depuis longtemps. Il sait qu’il n’y a plus de Gaid Salah au pouvoir au ministère de la Défense nationale. L’armée ne lui fait pas peur car il a d’ores et déjà ausculté cette institution de l’intérieur en sondant ses faiblesses et forces. A-t-il tort ? S’agit-il d’un excès de confiance ? L’avenir nous le dira…

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