A Davos, sans faire partie du décor, la pêche s’est retrouvée pointée du doigt sans être nommée. On a parlé de souveraineté économique, de chaînes de valeur, de stabilité des territoires. Pour le Maroc, la coïncidence est révélatrice. Même si Les débats ont été dominés par la fragmentation géoéconomique, la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement, les tensions commerciales et technologiques, et les doutes sur l’ordre multilatéral traditionnel, chacun est venu trouver le périmètre dans lequel il se reconnaît : la pêche aussi. En effet elle est l’un des rares secteurs qui embrasse plusieurs volets : le pays cumule ressource, géographie, expérience industrielle et profondeur territoriale. Elle est aussi l’un de ceux où la réussite dépend moins de ce que l’on possède que de la manière dont on le gère. On peut même s’aventurer à dire que la possession d’une ressource ne suffit pas a faire une stratégie, mais elle impose cependant une responsabilité nationale.
Le Sud, pilier économique de l’ensemble national
Dans les provinces du Sud, la pêche joue un rôle structurant. Elle alimente l’industrie, stabilise l’emploi, soutient la logistique et participe pleinement à l’intégration économique nationale. Elle n’y constitue pas une exception, mais une extension naturelle de l’économie marocaine. La régionalisation avancée, telle que consacrée par la Constitution, ne remet pas en cause l’unité de l’État. Elle vise à rendre l’action publique plus efficace en tenant compte des réalités locales, sans s’éloigner du cadre national. Dans la pêche, l’enjeu est surtout de mieux ancrer l’exécution dans les réalités locales, sans jamais perdre de vue l’intérêt général.
La durabilité ne suffit pas à faire une politique
Dans cette jungle d’objectifs divergents, la durabilité biologique s’est convertie en socle. Certes C’est un progrès immense. Mais elle ne saurait constituer, à elle seule, une politique économique. Une filière peut préserver la ressource et affaiblir l’industrie. Elle peut protéger le stock et fragiliser l’emploi. À Davos, la durabilité n’est plus un slogan : elle est devenue une condition. Mais une condition fragile lorsque les règles qui la portent changent trop souvent ou se lisent mal dans le temps. Car l’instabilité n’ébranle pas seulement l’investissement ; elle finit aussi par fragiliser la durabilité elle-même. L’investisseur n’arbitre pas contre la règle, il arbitre contre son imprévisibilité. Certes il n’existe pas de formules magique sur étagère et l’on ne peut même pas responsabiliser l’un ou l’autre des décideurs mais sans continuité du cadre règlementaire, ni l’investissement ni la durabilité ne tiennent dans le temps long.
L’ENJEU D’UN CAP COMMUN
La pêche marocaine mobilise de nombreuses compétences publiques : scientifiques, industrielles, énergétiques, commerciales, sociales. Cette richesse institutionnelle est une force — à condition qu’elle soit coordonnée. Le risque n’est pas l’excès d’État. Le risque est la dispersion des décisions. Une filière stratégique appelle un pilotage clair, capable d’arbitrer entre objectifs parfois contradictoires, sans jamais perdre de vue l’intérêt national. Bien qu’administrativement sous l’égide du ministère des pêches, la pèche répond aux contraintes de plusieurs ministères : ministère de l’intérieur, marine royale, ministère de l’équipement, ministère du commerce et enfin ministère des affaires étrangères. Sans pilotage intégré, chacun agit selon ses priorités au risque de perturber la trajectoire d’ensemble. En somme, ce n’est pas la complexité qui fragilise l’action, c’est la fragmentation.
LA VALEUR AVANT LE VOLUME
Grace aux ressources halieutiques et aux avantages comparatifs que cela confère, la pêche pourrait être une plateforme d’agro-industrie qui a son tour deviendrait le point d’équilibre rationnel du développement économique. Elle permettrait de créer plus de valeur, de réduire la dépendance aux volumes et de stabiliser l’emploi. Elle pourrait inscrire le secteur dans le temps long. Pour l’exemple : dans le Sud comme ailleurs, la transformation n’est pas une option idéologique. C’est un choix économique cohérent avec la stratégie nationale de développement et de montée en gamme. Transformer, ce n’est pas seulement nationaliser la valeur ajoutée. C’est renforcer la résilience de l’économie nationale. Celle-ci ne doit plus être une option mais devenir le totem du développement sinon, quel que soit la stratégie : elle aura beau s’agripper aux branches, elle finira au sol.
Ce que Davos révèle
Davos n’énonce jamais de verdicts. Il compare. Il observe. Il hiérarchise. Le Maroc y apparaît comme un pays sérieux, stable, crédible. Il lui reste à gagner une chose : la lisibilité stratégique. Les investisseurs ne cherchent plus “le meilleur secteur ou le meilleur pays », ils cherchent le secteur ou le pays qui protège leurs investissements sur 20 ans. Moins de juxtaposition. Plus de cohérence. Moins de gestion fragmentée. Plus de pilotage intégré. Si la stabilité des règles est devenue une condition de la durabilité, alors elle suppose un cadre technique unique, cohérent et respecté par tous. La création d’une instance dédiée, chargée de définir et de garantir des référentiels techniques partagés, offrirait à la filière ce qui lui manque le plus aujourd’hui : la continuité et la clarté, car dans un monde devenu instable : la clarté et la lisibilité sont devenues une puissance.