Longtemps perçu en Espagne comme un partenaire du Sud à contenir plus qu’à craindre, le Maroc est aujourd’hui regardé avec une nervosité grandissante par une partie de la classe politique espagnole. En cause : l’émergence assumée d’un Royaume qui ne se contente plus d’ambitions, mais affiche désormais des résultats tangibles, tant sur le plan économique que stratégique. Une montée en puissance qui bouscule les équilibres établis et réveille, au nord du détroit, des appréhensions longtemps tues.
Les déclarations alarmistes d’Antonio Morales, président du Conseil insulaire de Grande Canarie, en sont l’illustration la plus spectaculaire. Derrière un discours aux accents dramatiques sur un prétendu « encerclement » des îles Canaries, se lit surtout une inquiétude profonde : le Maroc est en train de gagner la bataille de la compétitivité régionale, notamment grâce à un maillage d’infrastructures que peu de pays du Sud peuvent aujourd’hui revendiquer.
Le symbole le plus frappant de ce basculement reste Tanger Med. Présenté hier comme un projet audacieux mais incertain, le complexe portuaire marocain s’est imposé comme la première plateforme de transbordement de Méditerranée occidentale, reléguant le port d’Algésiras à un rôle secondaire. Un déclassement que certains responsables espagnols ont encore du mal à digérer. L’ombre de Tanger Med plane désormais sur Las Palmas, au moment où Rabat accélère le développement du port de Dakhla, nouveau pivot de sa stratégie atlantique tournée vers l’Afrique.
Car c’est bien là que réside le cœur du malaise espagnol : le Maroc ne joue plus seulement sur le terrain bilatéral, il s’inscrit dans une vision géoéconomique continentale. Ports en eau profonde, autoroutes, lignes ferroviaires à grande vitesse, zones industrielles intégrées, hubs logistiques et énergétiques… Le Royaume a méthodiquement construit un écosystème capable de capter les flux commerciaux entre l’Europe, l’Afrique et au-delà. Une dynamique qui fait du Maroc un concurrent direct, et non plus un simple partenaire périphérique.
À cette puissance économique s’ajoute une montée en gamme militaire et stratégique, soutenue par des alliances solides avec les États-Unis et Israël. Un facteur qui alimente, dans certains cercles politiques espagnols, un discours anxiogène mêlant sécurité aérienne, eaux territoriales et contrôle des ressources stratégiques. Mais derrière ces mises en garde se cache une réalité plus prosaïque : l’Espagne, et plus largement l’Europe du Sud, voient leur monopole logistique et géostratégique sur la façade atlantique s’éroder.
En dénonçant une prétendue menace marocaine sur les eaux, le ciel ou les ressources des Canaries, Antonio Morales exprime surtout la crainte d’un déclassement économique. Le même scénario s’est déjà produit dans l’agriculture, la pêche et le transport maritime, où la compétitivité marocaine, adossée à des politiques publiques offensives et à des investissements massifs, a bouleversé les rapports de force.
Le Maroc, lui, avance sans tapage. Il déroule une stratégie de long terme, assumant son retour au rang de puissance régionale pivot entre l’Europe et l’Afrique. Une puissance qui ne se construit plus seulement sur le discours diplomatique, mais sur le béton des ports, l’asphalte des autoroutes, l’acier des rails et l’efficacité des hubs logistiques.
Face à cette réalité, l’inquiétude de certains responsables espagnols ressemble moins à une alerte stratégique qu’à un aveu : le centre de gravité économique et géopolitique de la région est en train de se déplacer. Et le Maroc, longtemps regardé de haut, est désormais regardé de près — avec une attention mêlée de crainte et de résignation.