Tribune. Le 115 Boulmich, Farilda, et une certaine idée du Maghreb

Le 115, est l’appellation consacrée pendant plusieurs décennies pour désigner le siège de l’AEMNA. (L’Association des Étudiants Musulmans Nord-africains en France). Le point de ralliement et de concertation des étudiants venus du Maroc de la Tunisie et de l’Algérie. Un lieu de débats et de combats de tous les idéaux portés par différentes générations pour transcender les schémas préétablis de la colonisation et féconder un espace de solidarité, de liberté et de complémentarité entre jeunes militants maghrébins ayant décidé de ne pas confisquer l’avenir de la région.

Farilda était arrivée en pleurs au 115 lorsqu’elle avait appris l’assassinat d’Omar Benjelloun. Elle était inconsolable et relatait avec ferveur et détermination la conférence que cet ancien président de l’AEMNA avait donné quelques jours avant ce terrible 18 décembre 1975.

Elle criait de toutes ses forces une peine indescriptible et vociférait, de ce qu’elle pouvait, contre ses assassins en indiquant qu’il ne fallait pas nous rendre complices de ces assassins, en gardant l’appellation « musulman » pour désigner l’association estudiantine.

L’appellation « musulman » n’avait aucune connotation religieuse, à l’époque; la laïcité au quartier latin de Paris n’avait pas les relents racistes et xénophobes d’aujourd’hui. Les formes d’expressionnisme et de surréalisme battaient le pavé et permettaient de larges plages de liberté et non moins d’insouciance auréolés par le désir ardent de d’émancipation de cette région. C’est le temps aussi ou fleurissait l’orientalisme, non sous sa forme exotique mais pour porter la contradiction à qui voulait ignorer l’apport de nos sociétés à l’universalisme.

Pour faire front avec leurs camarades venus des autres pays du Maghreb, les étudiants d’origine algérienne n’avaient d’autres possibilités que d’user de ce vocable de musulman, étant entendu que l’Algérie de l’époque était considérée comme départements français. Par ce billet, la présidence tournante permettait aux militants algériens de diriger aussi cette institution, à l’instar d’éminentes personnalités comme Habib Bourguiba ou un certain Mohamed Belhassan El Ouazzani.

Le 115 Boulmich était donc la première excroissance maghrébine au cœur du système colonial française. Elle fut la première matrice de solidarité et de lutte anti coloniale des maghrébins en France et le point de ralliement d’une jeunesse pour l’édification d’un idéal certes encore compliqué à réaliser mais toujours enfoui dans les entrailles de chacun d’entre nous.

Ahmed Baba Miski, responsable du Polisario, avait fait pâle figure dans une interview à RFI face à Omar Benjelloun sur la question de la marocanité du Sahara.
Au 115, le même soir, le dirigeant de l’USFP avait un autre parterre de militants autrement plus aguerris et mieux forgés à la praxis pour connaître des raisons de l’engagement de son parti dans le processus de parachèvement de l’intégrité du territoire marocain. Un débat d’une haute facture s’instaurât, entre militants maghrébins, lorsque Omar Benjelloun, reprenant, à son compte, l’idée de Abderahim Bouabid tendant à faire de tous les territoires contestés une plateforme de partenariat pour l’édification du Maghreb des peuples. L’adhésion à ce format avait été acceptée par l’ensemble des militants algériens et tunisiens malgré leurs diversités politiques et idéologiques. Même, un Hassan Haj Nasser, l’un des ténors et non moins respectable militant de l’extrême gauche marocaine avait fini par reconnaître la pertinence des propos d’Omar Benjelloun.

Une belle démonstration de liberté d’expression et une leçon de démocratie que les murs de l’AEMNA retiendront pour toujours.

Farilda a emporté, avec elle, l’idéal du Maghreb; elle a été lâchement assassinée par le terrorisme islamiste en Algérie.

Avec son cortège de militants disparus mais avec une histoire toujours vivace dans le cœur et l’esprit des militants qui ont le Maghreb en perspective; le 115, qui fait peau neuve aujourd’hui ne sera amputé ni de ses gloires et de ses réussites ni de ses faiblesses et de ses échecs.

Il reste à espérer que le 115 ne perdra pas son âme et qu’il ne sera pas livré à des hommes et des femmes qui ont déjà débarqué à Paris ,valise et bagages à la main pour prendre cette belle et unique citadelle.

Tout un chacun parmi les militants de nombreuses générations qui se sont succédées au 115 à sa petite contribution ou sa propre histoire avec cet édifice bientôt centenaire; j’ose espérer que ses murs porteront pour toujours l’idéal maghrébin.

*Farilda était une jeune étudiante algérienne qui avait l’habitude de fréquenter le 115 Boulmich au quartier latin de Paris.

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