Tunisie. Dix ans après la révolution du Jasmin : peu d’espoir et beaucoup de détresse

“Emploi, liberté, dignité nationale” fut le slogan phare du soulèvement populaire, spontané et sans idéologie, contre la dictature du régime Ben Ali et le clan des Trabelsi. Dix ans après, l’allégresse générale cède la place à une dépression collective très sévère. La raison ? Un péril social sans précédent, une économie en dégringolade continue et un désordre politique chronique… État des lieux.

Une éternelle grogne citoyenne

Le quotidien des Tunisiens, étranglés par la flambée des prix, est bien rude. La pauvreté et les inégalités régionales persistent et les grèves, sit-in, affrontements et bavures policières se multiplient. Les sites de production de phosphate, pétrole et gaz sont souvent bloqués. Très remontés contre les promesses inachevées, les habitants des régions intérieures, 70 % du territoire et un tiers de la population, bloquent les routes et paralysent le ravitaillement de certaines régions pour réclamer des plans de développement et de l’emploi.

Des chômeurs et des hauts cadres, magistrats et médecins, contestent la mise en quarantaine, par les gouvernements successifs, du dossier de la justice sociale, une des principales revendications de la révolution. Certains fuient le pays à la recherche d’une dignité perdue et d’un avenir meilleur. Si la responsabilité de cet échec est partagée au sommet de l’État, le chef du gouvernement actuel, Hichem Mechichi, par sa gestion démesurée du conflit El Kamour au sujet des ressources naturelles et financières, est à l’origine de la nouvelle fièvre de contestation aux quatre coins du pays, notamment les récentes rixes tribales à Douze ayant fait deux morts.

Désormais, la colère gronde et le divorce entre le peuple et la classe politique est consommé. Les initiatives et les appels à manifester s’enchaînent pour sortir le pays de cet immense désarroi multidimensionnel. Certes, le clan Trabelsi est de l’histoire ancienne, mais “le système” est le même et le mode opératoire des cartels économiques n’a guère évolué.

Une économie en chute libre depuis Ben Ali

En quelques années, tous les indicateurs sont passés au rouge : une récession historique du PIB de l’ordre de 6,8%, une dette extérieure record de 92 milliards de dinars (environ 30 milliards d’euros) et des sociétés publiques en faillite. Autrefois leader dans le phosphate, la Tunisie a été contrainte à en importer. Une première dans l’histoire du pays.

Alors que certains accusent la centrale syndicale d’alimenter la logique de grève perpétuelle, ainsi, être à l’origine de ce constat amer, Hichem Mchichi avoue que “depuis la chute de Ben Ali en 2011, le pays n’est pas parvenu à concevoir un modèle économique capable de redonner espoir aux Tunisiens”.

Avant même la crise sanitaire mondiale, la Tunisie est en mode bricolage économique et financier permanent. Des recrutements massifs dans la fonction publique, une hausse spectaculaire de la masse salariale et une absence d’investissements rentables. Même les prêts faramineux ont été obtenus pour combler les dépenses excessives et le déficit budgétaire abyssal.

Outre les grèves à répétition, les liens suspects entre les partis au pouvoir et les grandes fortunes mettent à mal l’économie. Par des projets de loi à la carte, une concurrence déloyale et une croissance personnelle sans limite, les grands patrons ont bâti des empires et conquis des positions très avantageuses. Ils décident de tout et gardent la mainmise sur différents secteurs, de l’agroalimentaire à l’immobilier en passant par la distribution, l’automobile ou encore le tourisme.

En 2019, l’ancien ambassadeur à Tunis de l’Union européenne, Patrice Bergamini avait critiqué “des positions d’ententes et des monopoles qui entravent la transition économique”. Pour lui, “certains groupes familiaux n’ont pas intérêt à ce que de jeunes opérateurs tunisiens s’expriment et percent”. Un an après, la situation est immuable, faute de changement et de volonté au plus haut sommet de l’État.

Une instabilité politique chaotique

Malgré une transition démocratique réussie – un prix Nobel de la paix obtenu en 2015 par le quartet du dialogue national et six scrutins transparents, trois législatifs, deux présidentiels et un municipal – quatorze formations gouvernementales se sont succédé à la Kasbah en dix ans. Une période marquée par la montée de l’extrémisme islamiste, les attentats terroristes, l’assassinat des deux figures de la gauche, Chokri Belaid et Mohamed Brahmi, et une impasse politique.

À l’origine de cet imbroglio, le régime parlementaire mixte avec un exécutif bicéphale, démocratique et multipartite, qui bloque l’application des réformes nécessaires, et la politique des compromis mercantiles menée par Ennahdha, le parti au pouvoir depuis le soulèvement populaire, incapable de constituer une majorité stable.

Les alliances conclues en 2011 avec le Congrès pour la République (CPR) de Moncef Marzouki et le Forum démocratique pour le travail et les libertés ou FDTL de Mustapha Ben Jaafar, ou encore avec l’ancien président de la République, feu Béji Caïd Essebsi, et les ennemis de Nidaa Tounes en 2014 ont été sources d’immobilisme et de blocage. La nouvelle Troïka “islamo-mafieuse”, en référence aux accusations échangées entre les partis réunis au pouvoir, Ennahdha, Coalition Al Karama et Qalb Tounes lors de la campagne électorale, semble également dévastatrice.

Au Parlement, le show et les dépassements en série sont quotidiennement au rendez-vous. Le florilège des clashs et des propos injurieux s’est transformé en agressions physiques entre députés au Bardo. Élus pour défendre un programme électoral et présenter des initiatives réformistes, les représentants du peuple sont devenus acteurs de scènes surréalistes. Pendant ce temps, les libertés individuelles demeurent encore menacées et plusieurs projets de loi cruciaux, dont celui de la Cour constitutionnelle, traînent depuis des années.

Cette situation incontrôlable n’étonne plus grand-monde, les relations très tendues entre le président de la République, Kaïs Saïed, le titulaire du perchoir, Rached Ghannouchi et le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, non plus. Cependant, les appels au changement du système de gouvernance prennent de l’ampleur. Les Tunisiens veulent en finir avec les débats stériles, faire sortir le pays de la crise étouffante et renouer avec l’esprit de la révolution.

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  1. Ben 22:42 - décembre 17, 2020

    La révolution du Jasmin a créé un grand VIDE et le combler n’est pas une mince affaire. La nature a horreur du vide. Surtout avec les islamistes. Quelque chose me dit qu’elle rejoindra bientôt le cercle Israélien. Je suis triste pour la Tunisie.