Le ton est brutal, la charge frontale et la cible clairement désignée. Michael Rubin, ancien responsable du Pentagone et chercheur influent à l’American Enterprise Institute, appelle ouvertement Donald Trump à franchir un nouveau cap diplomatique : reconnaître officiellement Ceuta et Melilla comme des « territoires marocains occupés ». Une proposition explosive, formulée en réaction à ce qu’il qualifie d’« hypocrisie » du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez.
Dans une tribune au vitriol, Rubin ne se contente pas d’un désaccord politique : il démonte méthodiquement la posture de Madrid. Point de départ de sa charge : la décision de Pedro Sánchez de rappeler définitivement l’ambassadeur espagnol en Israël. Un geste que l’analyste interprète comme la confirmation d’un positionnement « farouchement anti-israélien », qu’il inscrit dans une critique plus large de l’Espagne, décrite comme l’un des pays « les plus antisémites d’Europe ».
Mais au-delà du prisme moyen-oriental, c’est la cohérence même de la diplomatie espagnole que Rubin met en cause. Il dénonce une contradiction flagrante : Madrid condamne l’action israélienne au nom de la morale internationale, tout en ayant historiquement sollicité l’aide d’Israël dans sa lutte contre le terrorisme basque. Pire encore, l’Espagne afficherait un boycott politique des équipements militaires israéliens tout en continuant à en acquérir indirectement via des partenaires européens.
L’attaque devient plus politique, presque personnelle. Rubin compare Pedro Sánchez à Recep Tayyip Erdoğan, les accusant tous deux d’avoir trahi leurs promesses de gouvernance intègre et de recourir à des ennemis extérieurs pour masquer leurs fragilités internes. Dans cette logique, il évoque également les enquêtes visant l’entourage du chef du gouvernement espagnol, renforçant l’image d’un pouvoir fragilisé et sur la défensive.
C’est toutefois sur le terrain historique que Rubin porte son offensive la plus stratégique. Selon lui, l’Espagne ne peut prétendre incarner une posture morale internationale tout en conservant ce qu’il considère comme les « dernières enclaves coloniales » sur le sol marocain. Il rappelle que Ceuta a été conquise par les Portugais en 1415 avant de passer sous contrôle espagnol, tandis que Melilla a été occupée par l’Espagne dès 1497, deux territoires que Madrid n’a jamais restitués, même après la fin du protectorat en 1956.
Dès lors, pour Rubin, la contradiction est totale : « Israël serait présenté comme un occupant, alors que l’Espagne maintient elle-même des possessions héritées de l’expansion coloniale ». Une inversion morale qu’il juge intenable.
Dans ce contexte, l’analyste appelle explicitement Donald Trump, et son secrétaire d’État pressenti Marco Rubio, à reproduire le précédent de la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara. Une décision qu’il qualifie de « réparation historique », et qui pourrait, selon lui, être prolongée par une reconnaissance similaire concernant Ceuta et Melilla.
L’objectif est clair : exercer une pression géopolitique directe sur Madrid, accusé de s’éloigner de ses alliances occidentales traditionnelles au profit d’un positionnement jugé « antiaméricain » et « antisioniste ».
Cette ligne dure trouve un écho dans d’autres cercles d’influence. Deux jours avant la publication de la tribune de Rubin, l’universitaire israélo-américain José Lev Álvarez Gómez avançait une approche encore plus pragmatique : utiliser le levier sécuritaire dans le détroit de Gibraltar pour contraindre l’Espagne. Selon lui, la clé ne réside pas dans des sanctions économiques, mais dans l’exploitation du déséquilibre militaire dans cette zone hautement stratégique.
Au final, derrière ces prises de position, se dessine une inflexion plus large : la question de Ceuta et Melilla, longtemps figée, pourrait revenir au cœur du jeu diplomatique international. Et cette fois, non plus comme un simple contentieux bilatéral, mais comme un levier dans les recompositions géopolitiques entre Washington, Madrid et Rabat.