La saison céréalière 2025 s’annonce historique sur le papier. Mais derrière les chiffres flatteurs, une réalité bien plus complexe se dessine, qui risque de contraindre Rabat à revenir rapidement aux importations.
Le gouvernement pavoise. Après sept années de sécheresse qui ont saigné le monde agricole marocain, les pluies abondantes de cet hiver ont offert au royaume une récolte que d’aucuns qualifient déjà de « miracle vert ». Près de 9 millions de tonnes de céréales attendues, soit le double de la saison précédente. De quoi justifier l’instauration de droits de douane punitifs, 135 % pour juin et juillet, histoire de donner la priorité au blé national et protéger l’agriculteur local. Le message politique est limpide. La réalité du terrain l’est beaucoup moins.
Car à écouter les véritables acteurs de la filière, négociants et meuniers, ceux qui broient le grain et non les discours, la situation ressemble davantage à un embouteillage qu’à un triomphe.
La récolte qui n’avance pas
Omar Yacoubi, président de la Fédération nationale des négociants en céréales (FNCL), et Moulay Abdelkader Alaoui, à la tête de la Fédération des meuniers (FNM), dressent un tableau sans concession. La moisson est en souffrance. Pénurie de main-d’œuvre, coïncidence malencontreuse avec les congés de l’Aïd al-Adha, vétusté du parc de moissonneuses-batteuses remis en service après des années d’hibernation forcée, pluies persistantes qui s’acharnent à compliquer la tâche… Les obstacles s’accumulent.
La métaphore de Yacoubi dit tout : « Il a fallu remettre en marche tout un parc de machines après des années d’inactivité. » Sept ans de sécheresse ont atrophié les capacités mécaniques du secteur. Le retour de l’abondance a pris tout le monde de court.
Plus grave encore. Certains agriculteurs, impuissants face à l’attente des moissonneuses-batteuses, redoutent des départs de feux dans leurs champs. Le blé sur pied, c’est aussi une bombe à retardement en plein été marocain.
Le grain est là. La qualité, moins
L’autre bombe, plus silencieuse, c’est celle de la qualité protéique. Le blé marocain de cette saison affiche un taux de protéines autour de 10,5 %, loin des 11,5 % exigés pour produire une farine panifiable standard. Résultat : techniquement, ce blé ne suffit pas à nourrir les fours du royaume.
Alaoui pointe une cause structurelle. La flambée du coût des engrais azotés, amplifiée par les perturbations issues du conflit en cours. Moins d’azote dans les sols, moins de protéines dans l’épi. L’équation est brutale. Pour y remédier, les meuniers n’ont d’autre choix que de couper le blé local avec des importations à plus haute teneur protéique, ce qui revient à admettre, sans le dire, que l’autosuffisance reste un horizon, pas une réalité.
La collecte, talon d’Achille du dispositif
Rabat a posé ses conditions. Les importations ne reprendront que le 1er août, et seulement si la collecte nationale atteint au préalable 1,2 million de tonnes livrées aux minoteries ou aux entrepôts stratégiques. Yacoubi qualifie cet objectif de « très ambitieux », formule diplomatique pour dire qu’il relève du pari risqué.
Les petits agriculteurs, méfiants ou simplement pragmatiques, préfèrent stocker leur grain chez eux. La grande hétérogénéité des variétés cultivées, plusieurs types de blé dans une même région, complique la standardisation et pénalise la transformation industrielle. Et le blé fraîchement récolté doit reposer jusqu’à quatre semaines avant la mouture. Le calendrier est serré. Très serré.
Si la collecte traîne, le scénario redouté par Alaoui est celui-ci : prolongation d’un mois des restrictions à l’importation, épuisement des réserves en fin septembre, congestion dans les ports à l’automne. Un enchaînement qui transformerait une bonne récolte en crise d’approvisionnement.
Importateurs aux aguets
Pendant que le ministre de l’Agriculture Ahmed El Bouari défend la cause nationale devant le Parlement, les opérateurs regardent déjà ailleurs. L’an passé, la France assurait à elle seule 70 % des 5,1 millions de tonnes de blé tendre importées par le Maroc, loin devant l’Argentine, la Russie et l’Allemagne.
Yacoubi se veut prudent mais sans ambiguïté. Les importateurs examineront « toutes les origines » dès que les limites du stock national seront connues, en quête du meilleur rapport qualité-prix. La flambée patriotique a ses limites économiques, et le marché reprendra ses droits.
Au fond, la saison 2025 illustre une vérité que Rabat peine encore à intégrer pleinement. Une bonne pluviométrie ne suffit pas à bâtir une filière céréalière résiliente. Entre sous-mécanisation chronique, déséquilibres qualitatifs structurels et dépendance aux petits producteurs atomisés, le Maroc reste vulnérable même quand la nature lui sourit.