Ils avaient quitté les côtes libyennes pour l’Italie. Secourus en mer par les autorités tunisiennes à la demande de Rome, près de 70 personnes ont été dépouillées, conduites dans une enceinte militaire, puis remises à des groupes armés libyens contre des barils de carburant. Le témoignage recueilli par Maghreb Intelligence met en cause des militaires tunisiens.
Il n’y a pas eu d’argent. Pas de liasse, pas de virement, pas de tarif à l’unité. Selon le témoignage recueilli par Maghreb Intelligence, près de 70 personnes secourues en Méditerranée ont été échangées, dans l’enceinte d’une caserne tunisienne, contre des barils de carburant libyen.
Ils étaient près de soixante-dix, entassés sur un canot pneumatique parti des côtes libyennes, cap sur l’Italie, après avoir déjà payé leur tribut aux milices locales. Le moteur tombe en panne au large. Un appel de détresse est lancé. La marine italienne les localise, mais se trouve hors de sa zone d’intervention : elle sollicite les autorités tunisiennes pour procéder au sauvetage. Depuis la création de la zone SAR tunisienne en 2024, saluée dans l’heure par Rome, ce transfert de responsabilité est devenu la routine.
C’est donc un bâtiment tunisien qui les récupère. Et c’est là, raconte le témoin, que le sauvetage cesse d’en être un. « Ils ont pris l’argent, les téléphones, les sacs. Tout. Avant même de nous faire monter. » Aucun inventaire, aucun reçu, aucune procédure. Les effets personnels de près de 70 personnes disparaissent au moment exact où ces personnes passent sous la responsabilité de l’État tunisien.
Le groupe est ensuite débarqué et transféré vers une installation militaire. Pas un centre d’accueil, pas un poste de police, pas un local du Croissant-Rouge. Une caserne. Ils y attendent plusieurs heures. Personne ne relève un nom, personne ne consigne une arrivée. Soixante-dix personnes stationnent dans une cour militaire sans qu’aucune trace administrative n’en soit tenue.
Puis les véhicules entrent dans l’enceinte. Ils ne viennent pas vides : ils transportent des barils. « Ce n’étaient pas des militaires, ce n’étaient pas des Tunisiens », affirme le témoin, qui décrit un déchargement, puis un embarquement rapide, silencieux, manifestement attendu. Le carburant reste. Les hommes partent.
C’est ce détail qui donne au dossier sa véritable dimension. Un pot-de-vin en espèces peut toujours se plaider comme la faute d’un individu. Un troc, non. Un échange en nature suppose une valeur convenue, une contrepartie disponible, un lieu de livraison et un précédent. On ne troque pas avec un inconnu : on troque avec un partenaire. Le carburant libyen subventionné est par ailleurs la monnaie de contrebande la plus ancienne et la plus liquide de cette frontière, revendue au sud tunisien à une fraction de son prix légal. Le prix de soixante-dix personnes a donc été libellé dans la seule devise qui circule vraiment dans la région.
La suite tient en une phrase. « Ils m’ont fait appeler mon frère. Ils avaient un prix. » Retour en Libye, dans l’un de ces centres de détention informels où la captivité se monnaie par téléphone. Le carburant, lui, était déjà déchargé.
Ce que décrit ce témoignage n’est donc pas un refoulement. Un refoulement, c’est un homme reconduit à une frontière. Ici, près de 70 personnes secourues au nom du droit maritime ont changé de mains à l’intérieur d’un périmètre militaire, contre une marchandise, au profit d’acteurs armés étrangers. Le nom de cette opération existe déjà dans le vocabulaire du droit international : la traite d’êtres humains.
Et c’est ici que l’hypothèse du dérapage individuel cesse d’être tenable. On ne fait pas disparaître soixante-dix personnes d’une caserne dans le coffre d’une voiture. Il faut des véhicules en nombre, un portail ouvert plusieurs minutes, une cour dégagée, une garde qui laisse passer, des hommes qui chargent et d’autres qui regardent. À cette échelle, l’opération ne peut être ni discrète, ni improvisée, ni le fait d’un seul homme de troupe. Une caserne est l’endroit le plus contrôlé, le plus hiérarchisé et le plus traçable d’un appareil d’État : rien n’y entre sans autorisation, rien n’en sort sans qu’on le sache. Et des barils de carburant n’entrent pas dans un dépôt militaire pour ne figurer sur aucun bordereau.