Le boom touristique marocain, porté depuis des années par l’afflux de visiteurs espagnols, connaît son premier vrai coup d’arrêt. En cause, la crise migratoire de Ceuta, dans laquelle le rôle de Rabat cristallise désormais toutes les tensions. Résultat, des annulations qui frôlent les 80 % à l’approche de la haute saison.
Il aura suffi de quelques semaines pour que des années de croissance touristique se fissurent. Depuis fin juillet, le secteur du voyage espagnol assiste, impuissant, à un décrochage brutal de la destination marocaine. « Sur le plan touristique, la fréquentation en provenance d’Espagne s’est effondrée. Les annulations à court terme dépassent les 80 % », résume sans détour Carlos Abella, secrétaire général de la Mesa del Turismo, dans des propos rapportés par El Confidencial. Un chiffre vertigineux, à quelques semaines seulement du pic de fréquentation de septembre.
La mécanique est limpide. La crise migratoire autour de Ceuta, et la manière dont le Maroc y est perçu comme acteur, a suffi à faire basculer l’opinion et les comportements d’achat des voyageurs espagnols. Le phénomène ne se limite pas à quelques désistements isolés. C’est tout le flux de nouvelles réservations pour le dernier trimestre qui s’est brutalement asséché, tandis que des séjours déjà payés sont annulés au fil de l’eau.
La Confédération espagnole des agences de voyages (CEAV), plus mesurée dans le ton, confirme pourtant la même tendance de fond. « Nous observons la situation avec inquiétude (…) et nous souhaitons qu’un retour à la normale soit possible, y compris pour l’activité touristique. » Une manière polie de dire que le robinet des réservations s’est coupé net.
L’enjeu est de taille pour le Royaume. L’Espagne constitue le deuxième marché émetteur de touristes vers le Maroc, juste derrière la France. Selon l’Office national marocain du tourisme (ONMT), plus de quatre millions de visiteurs en provenance d’Espagne ont foulé le sol marocain en 2024, un chiffre porté à 4,2 millions sur les onze premiers mois de 2025 — soit environ 23 % des arrivées internationales.
Un bémol de taille toutefois : ce chiffre agrège aussi bien les touristes espagnols que les résidents en Espagne d’origine marocaine venus voir leur famille ou régler des affaires. Une mesure plus stricte, celle de l’Observatoire du tourisme du Maroc, ramène le nombre de touristes réellement espagnols à environ 1,5 million en 2024. L’écart entre les deux séries statistiques illustre à lui seul la difficulté à cerner l’ampleur réelle du choc à venir, mais ne change rien à un constat. Le marché espagnol pèse lourd, et il vacille.
Le timing est particulièrement cruel pour Rabat. Le Maroc sortait tout juste d’un cycle de croissance touristique exceptionnel. 19,8 millions de visiteurs accueillis en 2025, en hausse de 14 % sur un an, selon le ministère marocain du Tourisme. Les recettes, elles, avaient atteint 116,2 milliards de dirhams (environ 10,6 milliards d’euros) en 2024, soit une progression de 38,4 % par rapport à 2019.
Le tourisme n’est plus un secteur d’appoint pour l’économie marocaine. Il pèse désormais 7,3 % du PIB, un niveau comparable à celui des transferts de la diaspora, génère 8,2 % des emplois et représente près de 41 % des exportations de services, selon l’OCDE. Autant dire qu’un ralentissement durable du deuxième marché émetteur du pays toucherait directement l’emploi et les entrées de devises.
Paradoxe. Les grands groupes hôteliers espagnols implantés au Maroc affichent, pour l’heure, une sérénité de façade. Barceló Hotel Group, présent avec onze établissements à Casablanca, Tanger, Fès, Marrakech, Rabat et Agadir, assure ne constater « aucun impact » sur son activité, le volume de réservations restant « conforme aux niveaux habituels pour la saison ».
Même son de cloche chez Riu, six hôtels au Maroc en partenariat avec le groupe local Tikida depuis plus de vingt ans. La chaîne parle d’un « impact direct nul » sur son taux d’occupation, l’Espagne ne figurant pas parmi ses principaux marchés émetteurs sur cette destination. Riu maintient d’ailleurs ses investissements, avec une rénovation du Riu Palace Tikida Taghazout programmée pour l’été 2027.
L’explication est structurelle. Ces établissements vivent d’une clientèle internationale, Français, Britanniques, Allemands, Italiens, Marocains, qui dilue mécaniquement le poids d’un marché espagnol en berne.
Côté aérien, aucune inflexion n’est non plus annoncée. Ryanair, qui a fait du Maroc l’un des piliers de son expansion, dispose de bases à Marrakech, Fès, Agadir, Tanger et, depuis cette année, Rabat, avec seize appareils basés. Vueling, de son côté, continue de faire de Barcelone son hub vers Marrakech, Tanger, Agadir, Essaouira, Nador et Fès.
Ni les compagnies aériennes ni les chaînes hôtelières n’ont, à ce stade, révisé leurs plans. Un attentisme qui en dit long. Le secteur joue la carte de la temporalité, pariant sur un règlement rapide de la crise diplomatique.
Reste une question que personne, à Madrid comme à Rabat, ne peut trancher pour l’instant. Cette chute des réservations restera-t-elle un accident de parcours conjoncturel, ou marque-t-elle le début d’un effritement plus profond de la confiance espagnole envers la destination marocaine ? La réponse dépendra directement de la durée de la crise de Ceuta. Plus elle s’enlise, plus le risque grandit de voir les annulations se transformer en désaffection structurelle, avec, à la clé, des répercussions sur les taux d’occupation, les investissements hôteliers et l’un des moteurs les plus dynamiques de l’économie touristique méditerranéenne de ces dernières années.