Certains cercles à Madrid multiplient les déclarations martiales sur un scénario de guerre avec Rabat. Derrière le tonitruant « nous les neutraliserions en 24 heures », un aveu plus révélateur : celui d’une Espagne nostalgique des croisades qui sent son hégémonie séculaire sur le détroit vaciller.
La presse espagnole s’est offert, ces derniers jours, un exercice qui en dit long sur l’état des nerfs à Madrid. EL ESPAÑOL a interrogé plusieurs officiers généraux à la retraite sur l’hypothèse, qualifiée par eux-mêmes d’« extrêmement improbable », d’une opération marocaine contre Ceuta. Le résultat tient moins de l’analyse stratégique froide que de la démonstration de force verbale, un genre bien connu quand une puissance ancienne regarde une puissance montante lui contester, pied à pied, un espace qu’elle croyait acquis pour toujours.
Un aveu déguisé en menace
Le lieutenant-général à la retraite Francisco José Gan Pampols promet au Maroc que « tout ce qui vole finira au sol » et que « tout ce qui flotte sera coulé ». L’amiral Juan Rodríguez Garat, lui, évoque une bataille aérienne calquée sur le scénario iranien. Formules chocs, martiales, taillées pour la presse, mais qui n’effacent pas l’essentiel. Ces mêmes officiers reconnaissent, dans la foulée de leurs imprécations, que le rapport de force est en train de basculer.
Car les chiffres, eux, ne mentent pas. Le Maroc aligne près de 400 000 militaires d’active et 250 000 réservistes, contre 120 000 soldats espagnols. Plus de 900 chars de combat, 17 000 véhicules blindés, 544 pièces d’artillerie automotrice, des F-16, des Mirage, des chars Abrams M1A2 flambant neufs, des systèmes antiaériens Spyder israéliens, des lance-roquettes PULS américains, et 24 hélicoptères d’attaque Apache en cours de livraison. Le général Francisco José Dacoba, ancien patron de l’Institut espagnol d’études stratégiques, le concède lui-même du bout des lèvres : « l’avantage traditionnel de Madrid se réduit, car les dernières acquisitions marocaines sont très importantes ».
Washington et Tel-Aviv, partenaires d’une ascension assumée
Ce que l’article espagnol présente comme une source d’inquiétude est, vu de Rabat, la simple photographie d’une politique de souveraineté assumée depuis des années. Diversification des partenariats militaires, rapprochement stratégique avec les États-Unis, jusqu’à l’inauguration d’un centre d’essais de missiles longue portée face aux Canaries, coopération technologique avec Israël, modernisation accélérée de l’aviation et de la marine. Une trajectoire que même les militaires espagnols, dans leur exercice de communication martiale, sont contraints de valider en creux.
Le recours si insistant à la rhétorique de la dissuasion, « nous avons la capacité de neutraliser le Maroc en 24 heures », n’est pas un signe de sérénité stratégique. C’est le réflexe classique d’une puissance qui, ne pouvant plus compter sur une supériorité écrasante et durable, choisit de la clamer haut et fort pour compenser ce qu’elle sait déjà relatif. Les experts cités reconnaissent eux-mêmes qu’une opération marocaine directe contre Ceuta demeure hautement improbable, non par faiblesse marocaine, mais parce que Rabat n’a stratégiquement aucun intérêt à se lancer dans une confrontation frontale, alors que sa montée en puissance progressive, patiente et méthodique, lui offre déjà un levier diplomatique considérable sur le dossier des présides occupés.
Ceuta et Melilla, un contentieux que Madrid ne peut plus ignorer
L’article espagnol, en filigrane, confirme ce que Rabat répète depuis des décennies sur la scène internationale : Ceuta et Melilla restent un contentieux colonial non résolu, et la question ne disparaîtra pas parce que l’Espagne aligne des Eurofighter et des frégates F-100. Le vrai basculement n’est pas militaire, il est symbolique. Pour la première fois, c’est l’establishment sécuritaire espagnol lui-même qui consacre publiquement, dans ses propres colonnes, l’ampleur du réarmement marocain et l’érosion de son avantage historique dans le détroit.
À dix ans, prévient d’ailleurs la presse espagnole en creux, cette dynamique pourrait remettre en cause l’hégémonie de Madrid sur Gibraltar et ses abords. Les bravades d’aujourd’hui ne sont, en somme, que le bruit de fond d’une transition de puissance déjà engagée.