Six opérations immobilières, plus de 6 millions d’euros de valeur cumulée et une piste bancaire qui conduit à Chypre. Des documents versés à un dossier de dénonciation soulèvent des questions sur l’origine des fonds ayant servi à constituer, entre 2015 et 2020, un important patrimoine immobilier en Espagne au bénéfice de Lotfi Nezzar et de son entourage familial. Une enquête financière permettrait de déterminer si ces acquisitions sont liées, ou non, à un mécanisme présumé de sortie irrégulière de devises et de rétrocession de fonds.
Le dossier ne repose pas uniquement sur des affirmations générales. Il s’appuie sur une série de références immobilières, sociétaires et bancaires dont la mise en cohérence fait apparaître une question centrale. Quelle est l’origine exacte des fonds ayant permis de financer ces acquisitions en Espagne ?
La question est d’autant plus sensible que plusieurs investissements immobiliers de Lotfi Nezzar en Espagne avaient déjà été documentés publiquement. En juin 2017, une enquête de TSA avait notamment établi, à partir de documents espagnols, la propriété par Lotfi Nezzar d’un terrain de 6 031 m² à L’Ametlla de Mar ainsi que d’un appartement situé rue Muntaner à Barcelone. Le même travail faisait état de la création en Espagne d’une structure immobilière dotée d’un capital social de deux millions d’euros.
Mais les documents aujourd’hui réunis dessinent un périmètre plus large.
Entre le 17 décembre 2015 et le 17 décembre 2020, les pièces examinées font apparaître une succession d’acquisitions ou de transferts de droits immobiliers réalisés directement par Lotfi Nezzar ou par l’intermédiaire de CELTIBERUS, société constituée avec son épouse, laquelle en serait devenue l’associée unique en 2020.
La première opération identifiée remonte à décembre 2015. Elle concerne un terrain de 6 031 m² à L’Ametlla de Mar, sur la côte catalane, dont la valeur estimée est de 263 000 euros. Cette propriété avait déjà été relevée dans la presse espagnole et algérienne à partir de documents officiels.
En février 2017 apparaît ensuite un appartement de 94,74 m² situé au 307, rue Muntaner à Barcelone, acquis pour 705 000 euros, auquel s’ajoute un droit indivis accessoire de 10 000 euros. Là encore, cette propriété avait fait l’objet d’une documentation publique plusieurs années auparavant.
Quelques mois plus tard, en octobre 2017, CELTIBERUS acquiert une maison située Passeig dels Tillers, pour 2,161 millions d’euros.
En décembre 2020, un autre bien, situé à El Vilar d’Urtx, est reçu par CELTIBERUS en paiement partiel de la revente du bien de Tillers, pour une valeur conventionnelle de 170 000 euros.
Le même mois, le 17 décembre 2020, intervient ce qui est présenté comme la dernière acquisition recensée : un ensemble immobilier situé à Canyelles, comprenant plus de 33 000 m² de parcelles, pour une valeur estimée à 2,755 millions d’euros.
Au total, le cumul historique brut des opérations identifiées atteint ainsi 6,064 millions d’euros, selon les éléments du dossier, 3,046 millions d’euros de prix ou valeurs documentés, auxquels s’ajoutent 3,018 millions d’euros d’estimations.
Ces chiffres ne constituent évidemment pas, à eux seuls, la preuve d’une infraction. Ils posent cependant une question parfaitement vérifiable. Quels revenus, quels transferts et quels comptes ont financé, opération par opération, ces acquisitions ?
C’est à ce stade que le dossier prend une autre dimension.
Selon les documents examinés, le mécanisme financier présumé aurait reposé sur des opérations commerciales internationales effectuées par SLC et DIVONA.
Le schéma allégué serait le suivant. Certaines prestations acquises auprès de fournisseurs européens auraient fait l’objet d’une surfacturation artificielle. Les sociétés algériennes auraient réglé les factures en devises. Le fournisseur aurait conservé le montant correspondant à la valeur réelle de la prestation avant que l’excédent ne soit, selon cette hypothèse, reversé à une structure établie à Chypre et contrôlée par Lotfi Nezzar.
Ces rétrocessions auraient été présentées sous la forme de prestations de conseil, commissions ou services, dont la réalité économique et la justification devraient être établies par les enquêteurs.
Si ce mécanisme était confirmé, la question ne serait plus simplement celle de l’acquisition de biens immobiliers à l’étranger. Elle porterait sur le circuit de constitution et de transfert des capitaux, sur l’éventuelle fausse facturation commerciale et sur la destination finale des fonds.
Il s’agit précisément du point qui nécessite une investigation bancaire et comptable contradictoire.
Le dossier comporte, à cet égard, une référence qui mérite d’être vérifiée.
Il s’agit du compte en euros n° 140-01-630185-01, libellé « NEZZAR LOTFI », mentionné dans une instruction de paiement datée du 10 octobre 2017, portant la référence FT07211186.
L’échange bancaire associé ferait également apparaître le nom de Yacine Bougrassa, présenté comme intervenant auprès de BKMS à Nicosie, dans le traitement du paiement concerné.
Ces références ne permettent pas, à elles seules, de conclure à une opération illicite. Elles constituent en revanche des points d’entrée précis pour une enquête financière : identification du donneur d’ordre, banque émettrice, bénéficiaire effectif, origine des fonds, justificatifs commerciaux, correspondance bancaire, nature de la prestation facturée et éventuelles opérations subséquentes.
Autrement dit, le dossier contient suffisamment d’éléments identifiants pour que les autorités compétentes puissent, si elles l’estiment justifié, passer de la polémique médiatique à la traçabilité financière.
La vérification devrait naturellement porter sur les contrats conclus par SLC et DIVONA avec leurs fournisseurs étrangers, les factures correspondantes et les paiements effectués en devises.
Cette piste mérite d’autant plus d’attention que SLC et DIVONA ont bien constitué des sociétés importantes dans le parcours entrepreneurial de Lotfi Nezzar. En 2014, SLC avait notamment annoncé le rachat de Divona Algérie à Monaco Télécom pour 20 millions de dinars, opération présentée à l’époque comme destinée à élargir les activités du groupe.
Les deux entreprises ont ensuite cessé leurs activités en 2019 après le non-renouvellement de leurs autorisations par l’autorité de régulation algérienne.
Lotfi Nezzar avait, à l’époque, publiquement contesté les accusations portées contre lui et affirmé notamment que les revenus de ses sociétés, en Algérie comme à l’export, étaient déclarés, comptabilisés et rapatriés conformément aux règles applicables.
Cette position est importante à rappeler. Elle constitue un élément de contradiction qui devra être confronté aux documents bancaires, comptables et fiscaux, et non écarté a priori.
Le véritable enjeu du dossier est donc moins la valeur des biens immobiliers que la traçabilité de l’argent.
Une acquisition immobilière à l’étranger peut avoir une origine parfaitement licite. Mais lorsque plusieurs opérations importantes se succèdent sur une période relativement courte, la question de leur financement devient légitime, notamment lorsqu’un dossier fait simultanément apparaître des sociétés opérant en Algérie, des transactions internationales, une structure chypriote et une référence bancaire nominative.
Il appartient dès lors aux enquêteurs de déterminer :
si les fonds utilisés pour les acquisitions espagnoles provenaient de revenus régulièrement déclarés ;
si les transferts internationaux bénéficiaient des autorisations de change nécessaires ;
si les prestations facturées par les fournisseurs européens correspondaient à des services effectivement rendus ;
si certains fournisseurs ont reversé une partie des sommes encaissées ;
qui étaient les bénéficiaires effectifs des structures chypriotes concernées ;
quels comptes ont reçu les fonds et quels comptes les ont ensuite transférés ;
et, surtout, s’il existe une correspondance temporelle et financière entre les paiements effectués par SLC ou DIVONA et les acquisitions immobilières réalisées en Espagne.
C’est cette chaîne qu’il faut reconstituer.
Le sujet n’est donc pas de condamner médiatiquement Lotfi Nezzar ni de transformer des soupçons en vérités judiciaires. Il est de savoir si les éléments réunis justifient l’ouverture d’investigations permettant de confirmer ou d’infirmer les faits dénoncés.
Une enquête sérieuse devrait notamment examiner les contrats commerciaux de SLC et DIVONA, les factures internationales, les justificatifs de prestations, les autorisations de change, les relevés bancaires, les bénéficiaires effectifs des structures chypriotes ainsi que l’ensemble des actes notariés et mouvements financiers ayant accompagné les acquisitions espagnoles.
La coopération entre les autorités algériennes, chypriotes et espagnoles pourrait, le cas échéant, permettre de reconstituer la chaîne financière dans son intégralité.
Car, au bout du compte, un patrimoine immobilier ne raconte que la dernière étape d’un parcours financier. Pour comprendre sa véritable origine, il faut remonter jusqu’au premier euro transféré.
Les éléments publics disponibles établissent déjà l’existence de plusieurs investissements immobiliers espagnols de Lotfi Nezzar et d’une structure immobilière en Espagne. En revanche, les allégations relatives à une éventuelle surfacturation, à des rétrocessions via Chypre et au financement de ces acquisitions par des fonds irrégulièrement transférés demeurent des points à établir par une enquête compétente. Cette distinction est essentielle, d’autant que des affirmations beaucoup plus spectaculaires concernant une prétendue fortune de plusieurs centaines de millions d’euros en Espagne ont déjà été publiquement mises en doute ou corrigées par certains médias.
Dans ce type de dossier, les déclarations ne suffisent pas. Les démentis non plus.
Il faut les relevés bancaires, les contrats, les factures, les registres, les actes notariés et les bénéficiaires effectifs.
Si les opérations sont régulières, les investigations permettront de le démontrer. Si elles ne le sont pas, elles permettront d’en établir le mécanisme, les responsabilités et les éventuels bénéficiaires.
C’est précisément la raison pour laquelle une dénonciation de cette nature ne devrait ni être enterrée ni transformée en procès médiatique.
Elle appelle une seule réponse : la vérification.
Et, dans une affaire où sont évoqués plusieurs millions d’euros, des opérations internationales, des structures étrangères et un circuit bancaire nominativement identifié, la question centrale reste entière : qui a financé les acquisitions espagnoles de Lotfi Nezzar, avec quels fonds, par quel circuit et sous quelle justification économique ?