Les réseaux sociaux ne sont plus de simples espaces de conversation. Ils sont devenus des places publiques, des caisses de résonance politiques et, parfois, des machines à fabriquer de l’opinion. C’est précisément cette mutation que scrute la nouvelle étude publiée par le groupe de travail « Régulation et médias numériques » du Conseil supérieur de la communication audiovisuelle (CSCA), présidé par Narjis Rerhaye.
Intitulée « Les réseaux sociaux et la communication politique : entre opportunités d’influence et risques de désinformation », cette publication pose une question devenue centrale. Jusqu’où les plateformes numériques peuvent-elles transformer la qualité du débat démocratique ?
La réponse esquissée par l’étude est sans ambiguïté. Si les réseaux sociaux ont considérablement élargi les possibilités d’expression, de mobilisation citoyenne et d’interaction entre responsables politiques et électeurs, ils ont également ouvert de nouvelles brèches. Désinformation, manipulation, polarisation algorithmique, enfermement dans des bulles informationnelles et amplification artificielle des contenus les plus clivants.
Le constat de Narjis Rerhaye est particulièrement direct. Le développement fulgurant des technologies numériques impose, selon elle, de repenser les conditions dans lesquelles se construit désormais l’opinion publique.
Le risque n’est plus seulement celui d’une fausse information circulant rapidement. Il réside également dans la manière dont les algorithmes sélectionnent, hiérarchisent et amplifient les contenus auxquels les utilisateurs sont exposés.
Autrement dit, ce que le citoyen voit, ce qu’il ne voit pas et ce qui lui est proposé en permanence peut contribuer à façonner sa perception de la réalité politique.
La responsable du groupe de travail évoque ainsi le spectre d’une « démocratie sous algorithmes ». Une formule qui résume l’un des enjeux majeurs de l’étude. L’opacité des mécanismes de recommandation et la concentration du pouvoir informationnel entre les mains de quelques grandes plateformes posent directement la question de la transparence et du contrôle citoyen.
Pour la HACA, la réponse ne peut cependant pas se limiter à une logique de restriction. Elle passe également par davantage de transparence, une meilleure éducation au numérique et une diversification des sources d’information.
L’un des intérêts majeurs de l’étude réside dans son analyse empirique de la présence numérique des partis politiques marocains représentés au Parlement.
Plutôt que de se limiter à une approche théorique, le groupe de travail a étudié leur activité sur Facebook, X, YouTube et TikTok, ainsi que leurs sites internet. La période retenue, de janvier à mai 2026, n’est pas anodine : elle permet d’observer les comportements numériques des formations politiques en dehors de la pleine effervescence électorale.
Douze partis issus des élections législatives du 8 septembre 2021 ont ainsi été intégrés à l’échantillon.
Les chiffres donnent la mesure du travail réalisé. 2.651 publications Facebook ont été examinées sur les pages officielles des douze formations. À cela s’ajoutent 925 vidéos TikTok publiées par six partis, 507 vidéos YouTube mises en ligne par cinq formations et 1.012 publications sur X provenant de quatre partis.
Une analyse complémentaire a également porté sur les sites internet des formations étudiées.
Derrière cette masse de données apparaît une cartographie assez claire des usages politiques du numérique.
Facebook demeure la principale plateforme de proximité et d’échange avec les citoyens. Il reste un espace privilégié pour diffuser les activités partisanes, les prises de position et les messages politiques.
TikTok, à l’inverse, s’impose progressivement comme le nouvel accélérateur de visibilité, notamment auprès des jeunes générations. Son fonctionnement favorise les formats courts, l’émotion, la viralité et la capacité d’un contenu à dépasser rapidement son audience initiale.
YouTube offre, lui, une capacité narrative et pédagogique nettement supérieure. Mais ce potentiel demeure encore sous-exploité par les formations politiques, alors que la plateforme pourrait permettre de développer davantage d’argumentation, d’explication et de contenu de fond.
X conserve une fonction différente, celle de l’instantanéité. La plateforme permet de réagir rapidement à l’actualité, de produire des séquences médiatiques et de faire entrer immédiatement une déclaration dans le circuit de l’information.
Quant aux sites web des partis, ils conservent essentiellement une fonction institutionnelle. Ils constituent des sources officielles, mais peinent à rivaliser avec les réseaux sociaux en matière d’attractivité et d’interaction citoyenne.
Au-delà de la photographie de la présence numérique des partis, l’étude pose une question politique plus profonde. Qui contrôle aujourd’hui les conditions de circulation de l’information ?
Le débat démocratique marocain se déroule désormais simultanément dans les institutions, les médias traditionnels et les plateformes numériques. Mais ces nouveaux espaces obéissent à des logiques radicalement différentes.
La rapidité prime sur la vérification. L’émotion peut prendre le pas sur l’argumentation. La polémique bénéficie souvent d’une visibilité supérieure au contenu pédagogique. Et l’algorithme peut favoriser les messages susceptibles de provoquer une réaction plutôt que ceux qui permettent de comprendre un problème.
Le danger est alors de voir se développer une démocratie où la visibilité d’une idée dépend moins de sa pertinence que de sa capacité à retenir l’attention.
La HACA ne plaide pas pour une simple transposition de modèles étrangers. Elle pose au contraire la nécessité pour le Maroc de construire sa propre approche.
« Le défi marocain est donc d’instaurer sa propre grammaire de régulation/modération », souligne Narjis Rerhaye, en insistant sur la nécessité de concilier les constantes nationales avec l’ouverture, l’innovation et la protection des droits individuels.
L’enjeu est considérable. Il ne s’agit plus seulement de lutter contre les « fake news ». Il faut désormais apprendre à comprendre les mécanismes qui permettent à une information de devenir virale, à une opinion de se radicaliser et à une séquence politique de s’imposer dans l’espace public numérique.
Cette bataille passe par la régulation, mais aussi par l’éducation. Car face à des algorithmes capables d’orienter l’attention de millions d’utilisateurs, le citoyen doit disposer des outils nécessaires pour distinguer l’information de la manipulation.
Cette nouvelle étude s’inscrit dans une démarche engagée depuis plusieurs années par le groupe de travail « Régulation et médias numériques ».
La HACA avait déjà publié, en 2021, le guide « Être connecté en toute sécurité : pour un usage averti du numérique par les jeunes publics », puis, en 2022, « Le guide de la lutte contre la désinformation : références, pratiques et outils ».
En 2024, le groupe s’était penché sur les bouleversements provoqués par l’intelligence artificielle dans « Intelligence artificielle et production audiovisuelle et numérique au Maroc », avant de consacrer, en 2025, une bande dessinée aux violences numériques.
Avec cette nouvelle publication, le message change toutefois d’échelle. Le numérique n’est plus seulement présenté comme un nouvel outil de communication ou comme un espace nécessitant davantage de protection. Il devient un enjeu de gouvernance démocratique.
Car derrière chaque clic, chaque partage et chaque vidéo virale se joue désormais une partie de la bataille pour l’opinion publique.
Et dans cette bataille, le véritable pouvoir pourrait bien ne plus être uniquement celui de celui qui parle, mais aussi celui de l’algorithme qui décide, en partie, de qui sera entendu.