À Rabat, les consultations pour former le prochain gouvernement ont commencé. Officiellement, le PAM ne ferme la porte à aucune formation. Mais derrière l’arithmétique parlementaire se dessine une question beaucoup plus stratégique : avec qui le PAM doit-il gouverner, et surtout, qui a-t-il intérêt à laisser dans l’opposition ?
Avec 97 députés, le PAM dispose de plusieurs pistes vers la majorité absolue. Le RNI, deuxième avec 66 sièges, reste un partenaire puissant, mais il n’est plus indispensable. Une coalition construite autour du PAM et de l’Istiqlal peut atteindre la majorité en faisant appel à plusieurs formations de taille intermédiaire.
Pour le PAM, le premier problème posé par le RNI est celui du coût politique de la continuité. Pendant cinq ans, Aziz Akhannouch et son parti ont incarné l’exécutif. Reconstituer presque à l’identique une majorité PAM-RNI-Istiqlal compliquerait nécessairement la volonté du nouveau chef du gouvernement d’installer l’idée d’un nouveau cycle politique.
Le dossier « Frakchiya » constitue déjà un avertissement. Avant les élections, le PAM et d’autres composantes de l’ancienne majorité avaient accepté le principe d’une commission d’enquête parlementaire sur les aides à l’importation du bétail, alors que le RNI s’y opposait. La fracture sur certains dossiers de gestion existait donc avant même le scrutin.
Pendant la campagne électorale, le PAM est d’ailleurs allé plus loin. Une partie de son discours s’est construite autour de la dénonciation de certaines pratiques attribuées à la gestion précédente, avec des attaques parfois directement dirigées contre le RNI, auquel était imputée une part importante de la responsabilité politique de ces dossiers.
Revenir immédiatement à une alliance étroite avec le même partenaire obligerait donc le PAM à gérer une contradiction politique difficile à effacer. Et les contre-attaques sont faciles à anticiper.
Le PJD revient avec 54 députés et a déjà choisi l’opposition. Autour de lui pourraient se retrouver d’autres forces prêtes à remettre sur la table plusieurs dossiers sensibles du quinquennat précédent. Usage de l’argent public, politiques sectorielles, allégations de conflits d’intérêts, marchés publics ou encore vrai problèmes de gouvernance.
Le PJD a d’ailleurs donné le ton dès l’annonce des résultats en promettant une opposition particulièrement offensive. Cest ici que le calcul devient plus subtil.
Le PAM ne choisit pas seulement ses alliés. Il choisit aussi, indirectement, la nature et la qualité de l’opposition qu’il aura en face.
Le RNI reste, dans son ADN politique, profondément lié à l’exercice du pouvoir. C’est un parti habitué aux coalitions, aux responsabilités ministérielles et à la gestion de grands départements. Depuis plusieurs décennies, sa trajectoire est davantage celle d’un parti de gouvernement que celle d’une formation construisant son identité dans la confrontation parlementaire.
L’USFP et le PPS disposent d’un autre logiciel politique.
Sans être éternellement des partis d’opposition, leur culture politique est historiquement différente de celle du RNI. L’USFP comme le PPS disposent d’organisations militantes, de cadres idéologiques structurés et d’une tradition de confrontation politique et parlementaire beaucoup plus ancienne.
Pour le PAM, laisser ces formations rejoindre le PJD sur les bancs de l’opposition pourrait donc se révéler plus inconfortable qu’il n’y paraît.
À l’inverse, les attirer dans la majorité permettrait de réduire mécaniquement le nombre de partis capables d’organiser une opposition structurée, tout en donnant au nouvel exécutif une composition politique plus diversifiée.
L’intégration de formations issues de la gauche pourrait également offrir au gouvernement une assise politique plus large, en donnant l’image d’un exécutif dépassant la simple reconduction de l’ancienne majorité.
Il existe aussi une question beaucoup plus terre-à-terre. Le prix des ministères.
Avec 66 députés, le RNI ne pourrait pas entrer dans la majorité comme un simple partenaire secondaire. Son poids parlementaire lui donnerait nécessairement une forte capacité de négociation sur les portefeuilles stratégiques et sur les grands arbitrages gouvernementaux.
Le ministère de l’Économie pourrait précisément devenir l’un des premiers points de friction.
Dans des enregistrements présentés comme issus d’une réunion du bureau exécutif du RNI, Rachid Talbi Alami se projette déjà dans les négociations gouvernementales et évoque la volonté du parti de conserver le ministère de l’Économie, notamment autour de Nadia Fettah Alaoui.
Or ce même département pourrait également être convoité du côté du PAM pour Fouzi Lekjaa, récemment intégré à la dynamique du parti et dont le rôle aurait fortement contribué à son résultat électoral.
La question dépasse donc le simple partage des portefeuilles. Elle touche directement à l’un des centres de gravité du prochain exécutif. Le contrôle du ministère de l’Économie et, avec lui, une part importante du pilotage économique et budgétaire du gouvernement.
Dans cette configuration, faire entrer le RNI dans la majorité signifierait pour le PAM accepter une négociation frontale avec son principal concurrent sur les ministères les plus stratégiques.
L’USFP, le PPS ou le Mouvement populaire disposent individuellement d’un poids parlementaire inférieur. Leur intégration permettrait donc au PAM de construire une majorité plus large sans donner à un deuxième grand parti un pouvoir de négociation comparable au sien. Le paradoxe est alors évident.
Au gouvernement, le RNI peut coûter cher au PAM en portefeuilles, en arbitrages et en autonomie politique.
Dans l’opposition, il pourrait se révéler moins naturellement armé que des formations disposant d’une tradition militante et parlementaire plus ancienne dans cet exercice.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un RNI disposant de 66 députés serait inoffensif. Associé ponctuellement au PJD ou à d’autres groupes, il pourrait peser lourd dans certaines initiatives parlementaires, commissions d’enquête ou batailles politiques.
Mais du point de vue du PAM, la véritable question n’est probablement plus de savoir quelle coalition donnera le plus grand nombre de sièges.
Elle consiste à déterminer quelle combinaison lui donnera le plus de liberté au gouvernement, tout en laissant face à lui l’opposition la moins cohérente et la moins expérimentée possible.
Autrement dit, la bataille de la majorité se joue aussi sur les bancs de l’opposition.