Cinq pays, une promesse inachevée : jusqu’à quand laisserons-nous l’immobilisme tenir lieu de destin ?
Le citoyen maghrébin, assiégé, condamné à attendre
Nous demeurons stupéfaits devant ce verdict d’immobilisme prononcé, comme par contumace, contre le citoyen maghrébin. Il n’a été ni consulté ni entendu ; pourtant, c’est lui qui paie le prix d’une promesse sans cesse ajournée. Il voit les frontières de plus en plus verrouillées, les opportunités s’éloigner et l’avenir commun se dissiper dans des slogans périodiquement relevés.
Jusqu’à quand l’impasse politique et institutionnelle continuera-t-elle d’étrangler l’intégration régionale ? Jusqu’à quand cinq pays que rapprochent la géographie, l’histoire, les langues, les cultures et les liens humains accepteront-ils de transformer leur voisinage en distanciation hermétique, leurs complémentarités en concurrence et leur espérance en résignation ?
Car le temps n’est pas une matière neutre. Ce que les responsables politiques reportent, les sociétés le subissent et en pâtissent cruellement : une entreprise renonce à un marché, un étudiant perd une possibilité de mobilité, un chercheur travaille sans partenaire voisin potentiel, une famille voit s’éloigner une proximité devenue impraticable. À force d’être différée, l’intégration n’est même plus une promesse abstraite ; elle se transforme en somme de chances perdues, minimes à l’échelle d’une vie, incommensurables à l’échelle des cinq peuples.
Le 17 février 1989, à Marrakech, la création de l’Union du Maghreb arabe donna une forme institutionnelle à une intuition ancienne : les peuples de cette région auraient davantage à gagner à construire ensemble qu’à se tourner durablement le dos. Trente-sept ans plus tard, cette promesse demeure largement inaccomplie. Le projet semble presque mort-né ; non faute de ressources, de talents ou d’intérêts communs, mais faute d’une volonté politique assez ferme et constante pour convertir ces atouts en réalité.
Il faut oser le dire sans ambages ni circonvolutions : le Maghreb n’est pas condamné par sa géographie. Il est entravé par des choix, des peurs, des calculs et des agendas que les générations futures ne pourront éternellement excuser.
Cinq trajectoires, un horizon commun en panne
Le malaise maghrébin ne se résume ni à une seule capitale ni à un seul conflit. La Mauritanie, trait d’union potentiel entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, pourrait s’affranchir de sa frilosité et donner plus d’ampleur à sa vocation de carrefour. La Tunisie, riche de compétences et d’un capital humain reconnu, doit composer avec des tensions économiques et institutionnelles qui limitent ses marges de manœuvre et l’acculent à une léthargie déconcertante. La Libye, malgré ses ressources et ses besoins considérables de reconstruction, demeure fragilisée par ses clivages et ses effervescences politiques. Le Maroc et l’Algérie, enfin, restent enfermés dans une interminable défiance réciproque ; qui va crescendo et entrave lourdement l’intégration régionale.
Chacun de ces pays porte une histoire singulière, des contraintes propres et des ambitions légitimes. Les réunir dans une même perspective ne signifie ni gommer, ni balayer ces spécificités existentielles. Cela signifie reconnaître qu’aucune stabilité nationale ne se construit dans un voisinage durablement désarticulé et disloqué. La Mauritanie peut relier davantage les espaces maghrébin et sahélien ; la Tunisie peut être un trait d’union industriel, culturel et scientifique ; la Libye peut, si les conditions de stabilité le permettent, devenir un acteur important de la reconstruction et des échanges. Le Maroc et l’Algérie, par leur poids démographique, économique et stratégique, ont une responsabilité particulière, charnière, mais non exclusive, dans la possibilité d’un décollage régional.
Ces réalités ne sont ni simples, ni solvables avec des formules prédéterminées. Nonobstant, elles révèlent une difficulté commune : les urgences et priorités nationales, les rivalités stratégiques et les méfiances accumulées absorbent et anéantissent l’énergie qui devrait servir à bâtir un avenir partagé. Faut-il rappeler des évidences géostratégiques ancestrales confirmées : aucun pays ne peut résorber seul toutes ses vulnérabilités ; aucun ne devrait être condamné à regarder ses voisins comme des risques permanents plutôt que comme des partenaires possibles et naturels.
Rappelons la tumultueuse chronologie des relations maroco-algérienne (1963 comme mauvais départ post colonial pour les deux pays, l’accord frontalier signé en 1972 mais qui n’est entré en vigueur qu’en 1989, le rapprochement de 1988, la création de l’UMA en 1989, la fermeture de la frontière terrestre en 1994 et la rupture diplomatique de 2021) raconte les espoirs et les rechutes d’une relation combien houleuse ! Le dossier du Sahara en constitue une pomme de discorde capitale. Mais faire de ce face-à-face l’explication unique de l’échec maghrébin reviendrait à effacer les responsabilités, les attentes et les possibilités des trois autres pays.
La question n’est donc pas de nier les différends, ni d’exiger qu’ils disparaissent par décret. Elle est de savoir si toutes les voies de dialogue ont réellement été explorées ; et si un désaccord politique doit nécessairement interdire toute perspective de coopération probante.
Moins de 5 % : le chiffre désolant qui accuse
Selon une étude du Fonds monétaire international publiée en 2019, les échanges commerciaux intermaghrébins représentaient alors moins de 5 % du commerce total de la région. Ce chiffre (même si on ne dispose pas d’une statistique actualisée pour 2026), demeure le symptôme saisissant d’une intégration profondément insuffisante.
Comment accepter qu’entre des pays si proches, les échanges restent aussi limités ? Comment comprendre le contraste entre l’abondance des potentialités et la modestie des résultats collectifs ? Pourquoi l’Europe, si opportuniste, tire-parti de son marché intégré face à l’effritement de l’espace maghrébin ? Pourquoi agir aux antipodes des efforts de l’Afrique pour renforcer ses échanges à travers l’instauration de la Zone de libre-échange continentale ?
Il faut cependant éviter une comparaison trop facile : l’Europe elle-même s’est construite au prix de compromis, de crises et d’institutions patiemment élaborées. Faut-il rappeler que le mauvais départ maroco-algérien a eu lieu en 1963, la même année marquant la réconciliation historique franco-allemande ! Quant à l’intégration africaine, même si elle demeure un lourd chantier et non une réussite achevée, elle est sur les rails.
Ces expériences rappellent une vérité élémentaire : les marchés ne s’intègrent pas par la seule proximité, et les traités ne vivent que par leur mise en œuvre. Il faut des frontières intelligentes, des douanes fluides, des plateformes logistiques hyperconnectées, des circuits de transports valorisants, des systèmes de paiements intégrés et fiables, des écosystèmes d’affaires (lois et règles régissant : comptabilité, fiscalité, foncier, finance, travail, commerce, statuts des sociétés, concurrence) lisibles pour les investisseurs et des mécanismes de règlement des différends. L’ambition politico-institutionnelle régionale doit descendre des sommets vers les ports, les postes-frontières, les universités, les entreprises, les exploitations agricoles et la société civile.
Les atouts sont réels, même s’ils ne composent pas spontanément une économie complémentaire. Le Maroc dispose notamment de savoir-faire industriels, agricoles, logistiques et énergétiques ; l’Algérie, de ressources énergétiques et de capacités industrielles ; la Tunisie, de compétences manufacturières et technologiques ; la Mauritanie, de potentialités halieutiques, minières et logistiques ; la Libye, de ressources et de besoins majeurs de reconstruction. À cette diversité s’ajoutent des marchés, des jeunesses, des universités et des défis communs.
L’eau, la sécurité alimentaire, l’agriculture et l’agroalimentaire, les énergies renouvelables, la santé, les transports, la formation, la recherche et le numérique pourraient devenir des terrains concrets de coopération. Mais les potentialités ne produisent rien par elles-mêmes : il faut des règles prévisibles, des infrastructures connectées, des normes compatibles, des échanges facilités et une confiance minimale.
Le non-Maghreb est un désolant gâchis : des investissements qui ne se réalisent pas, des entreprises privées de débouchés, des chaînes de valeur qui ne se construisent pas, des emplois qui ne naissent pas. Et, derrière les statistiques, ce sont les citoyens maghrébins qu’on assiège et qu’on prive d’horizons !
Réconcilier la foi dans l’avenir et la raison
Le plus grave n’est peut-être pas l’échec lui-même, mais son installation dans les esprits. Une anomalie historique devient une habitude ; une frontière fermée se transforme en horizon mental ; l’absence de coopération finit par paraître naturelle. Une génération grandit sans connaître un véritable espace maghrébin de circulation, d’études, de travail et de projets communs.
La foi dans l’avenir ne signifie guère fermer les yeux sur les conflits ; elle oblige à refuser le fatalisme. Et la raison n’amène pas au gommage des blessures : elle invite à mesurer le prix de leur perpétuation. Défendre les intérêts nationaux n’interdit pas de préserver des passerelles. La souveraineté et la coopération ne sont pas nécessairement contradictoires ; elles peuvent se renforcer mutuellement lorsque les intérêts communs sont clairement identifiés.
Bien plus, lorsque les canaux diplomatiques se grippent, d’autres liens peuvent être entretenus : universitaires, chercheurs, écrivains, entrepreneurs, artistes, associations, collectivités territoriales et initiatives citoyennes. Ces acteurs ne remplaceront pas les États et ne régleront pas, à eux seuls, les différends souverains. Ils peuvent cependant empêcher que la méfiance des gouvernements devienne une rupture entre les sociétés.
À cette fracture s’ajoute désormais le vacarme et le désordre du numérique. Sur les réseaux sociaux, on ne compte plus les comptes malveillants (parfois anonymes, souvent mus par l’appât du gain ou des agendas intéressés) qui attisent les rancœurs, travestissent les faits et transforment chaque désaccord en affrontement identitaire. La provocation y circule souvent plus vite que la nuance ; l’invective recueille davantage d’écho que l’argument ; la rumeur, répétée à l’infini, finit par se donner les apparences de la vérité.
Il serait injuste d’accuser les réseaux sociaux en eux-mêmes qui ; utilisés et domptés à bon escient ; peuvent aussi rapprocher les citoyens et faire entendre des voix courageuses de sagesse. Malheureusement, nombreux ceux qui exploitent les failles de ces réseaux pour empoisonner les relations entre les peuples maghrébins. À force de désigner le voisin comme une menace ou un ennemi héréditaire, ces mercenaires, marchands de colère ne défendent ni la dignité nationale ni la vérité : ils monétisent la défiance et font payer aux sociétés le prix de leurs besognes malsaines.
Le danger est d’autant plus grand que les algorithmes favorisent souvent les contenus capables de provoquer une réaction immédiate : colère, humiliation, peur ou jubilation devant le malheur du voisin. Dans cet environnement, la nuance paraît faible, la vérification fastidieuse et l’outrance rentable. Un fait ancien ressorti de son contexte, une image trompeuse, une rumeur attribuée à l’autre peuple suffisent parfois à ranimer des blessures et à donner à l’hostilité l’apparence d’un réflexe patriotique. La riposte ne ne peut être la censure indistincte ni le soupçon généralisé ; elle doit associer éducation aux médias, vérification des faits, responsabilité des plateformes et clairvoyance des citoyens qui dédaignent de partager ce qu’ils n’ont pas vérifié.
L’université pourrait ouvrir des espaces de recherche partagée sur l’eau, la santé, l’agriculture, le climat ou l’intelligence artificielle. Les entreprises pourraient identifier des projets réalistes de production et de distribution. Les jeunes pourraient se rencontrer, débattre et travailler ensemble. Ce ne serait pas une diplomatie de substitution, mais une diplomatie de préparation : celle qui maintient ouverte la possibilité d’un éventuel rapprochement lorsque les conditions politiques le permettront.
Des actes mesurables, plutôt que des incantations
Le Maghreb n’a pas besoin d’une nouvelle déclaration solennelle sans lendemain. Il a besoin d’objectifs concrets et vérifiables. Pourquoi ne pas promouvoir un tableau de bord annuel de l’intégration : évolution des échanges, investissements croisés, mobilités étudiantes, projets scientifiques communs, obstacles réglementaires et avancées sectorielles ? Pourquoi ne pas commencer là où l’intérêt commun est manifeste (eau, sécurité alimentaire, santé, énergie, environnement, formation, intelligence artificielle) sans attendre que tous les différends soient résolus ?
Un tel tableau de bord ne serait pas un exercice technocratique de plus. Il rendrait visible l’écart entre les promesses et les actes, permettrait d’identifier les blocages et obligerait les institutions à rendre compte de progrès concrets. On pourrait commencer modestement : un programme de recherche commun sur la rareté de l’eau, un réseau hospitalo-universitaire, des formations conjointes, des échanges entre chambres professionnelles, ou des projets pilotes dans l’agroalimentaire et les énergies renouvelables. La confiance ne précède pas toujours l’action ; elle peut aussi naître de résultats modestes, répétés et vérifiables.
Il ne s’agit ni d’idéaliser le passé ni de promettre une union immédiate. Il s’agit de cesser de confondre réalisme et résignation. Le réalisme consiste à reconnaître les obstacles, puis à chercher les passages possibles ; il ne consiste pas à sacraliser l’impasse.
Au fond, une question de responsabilité nous est posée. Que laisserons-nous aux générations futures : des frontières devenues des murs mentaux, des institutions immobiles et des discours fraternels contredits par les faits ? Ou le courage de reprendre, patiemment, le travail du rapprochement ?
Aucun pays n’a vocation à se dissoudre dans le Maghreb. Chacun peut y défendre son identité et ses intérêts, tout en découvrant que certaines ambitions nationales deviennent plus accessibles lorsqu’elles s’inscrivent dans un horizon partagé.
Le citoyen maghrébin n’attend pas que l’Histoire efface toutes les blessures. Il attend que ses dirigeants cessent d’en faire une prison. Il ne demande pas l’impossible : il demande que l’avenir redevienne pensable.
Le non-Maghreb n’est ni une chimère, ni une fatalité géographique. C’est une résultante politique, entretenue par des décisions humaines ; et qui peut ; par d’autres décisions humaines, être remise en question.
Alors que toutes les frontières spatio-temporelles s’estompent ; sous le poids des velléités transnationales favorisant les intégrations régionales et continentales, du numérique et de l’intelligence artificielle ; le Maghreb a déjà perdu trop de temps. Et il ne peut plus se permettre de renvoyer son avenir aux calendes grecques.