En six mois, Madrid a importé plus de carburant marocain que sur toute l’année 2025, et le secteur pétrolier s’interroge sur la traçabilité réelle de ces volumes
Les chiffres parlent d’eux-mêmes, et ils intriguent autant qu’ils interpellent. En l’espace de six mois seulement, l’Espagne a importé du Maroc davantage de produits pétroliers qu’au cours de n’importe quelle année pleine de son histoire récente. Un record qui, loin de se limiter à une simple performance commerciale, soulève une question sensible. D’où vient réellement ce carburant ?
Selon les données disponibles, les importations espagnoles de produits pétroliers en provenance du royaume chérifien atteignent 247 000 tonnes sur le premier semestre, dont 90 % de gazole. Un volume qui dépasse déjà, et de loin, le total enregistré sur l’ensemble de l’année 2025. Autrement dit, en six mois, l’Espagne a fait mieux que sur douze, une accélération qui ne doit rien au hasard et qui place le Maroc en position de fournisseur de premier plan sur ce segment stratégique.
Un tel emballement, dans un marché énergétique européen sous tension depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine et la multiplication des sanctions contre les hydrocarbures russes, ne pouvait pas passer inaperçu.
C’est précisément ce que pointent aujourd’hui plusieurs acteurs du secteur pétrolier espagnol. Une partie substantielle de ce diesel, présenté comme marocain, pourrait en réalité être d’origine russe, simplement raffiné ou transbordé via le territoire marocain avant d’être réexporté vers l’Espagne. Une pratique de contournement, le fameux « blanchiment » de carburant de la part de l’Espagne, qui permettrait de faire disparaître la trace de son origine première et d’échapper ainsi aux restrictions imposées par l’Union européenne sur les produits pétroliers russes.
Le Maroc dispose d’une capacité de raffinage limitée sur son propre territoire, ce qui alimente les interrogations sur la cohérence entre les volumes exportés vers l’Espagne et la production réellement locale. À ce stade, aucune enquête officielle en Espagne n’a confirmé la matérialité de ce contournement, et ces soupçons reposent sur les déclarations de professionnels du secteur, non sur des conclusions judiciaires ou douanières établies.
Si ces soupçons venaient à se confirmer, l’affaire dépasserait le simple cadre commercial. Elle exposerait le Maroc, partenaire stratégique de l’Union européenne et candidat à un statut avancé dans ses relations avec Bruxelles, à des questions embarrassantes sur le respect du régime de sanctions visant Moscou. Pour un pays qui a fait de sa proximité économique et diplomatique avec l’Europe l’un des piliers de sa politique extérieure, l’enjeu de réputation n’est pas négligeable.
Reste que, pour l’heure, rien ne permet d’affirmer avec certitude l’origine russe de ces cargaisons. L’affaire illustre néanmoins la difficulté croissante, pour les autorités européennes, à tracer l’origine réelle des hydrocarbures dans un marché mondial où le raffinage et le transbordement peuvent aisément brouiller les pistes. Reste à savoir si Madrid et Bruxelles jugeront utile d’aller y regarder de plus près.