Il y a dans les images de Ceuta quelque chose qui devrait nous troubler davantage que les images elles-mêmes. En effet, le cliché semble brouillé et la perception altérée : Des jeunes Marocains regardent vers quelques kilomètres carrés de territoire comme vers une porte donnant sur un autre monde. Ce qu’ils cherchent n’est pas seulement l’Europe. Ils cherchent une possibilité.
C’est là tout le paradoxe marocain.
Pourtant, rarement dans toute l’histoire du Maroc, le pays n’a autant changé. Autoroutes, ports, trains à grande vitesse, zones industrielles, universités, grands projets énergétiques : en une génération, le pays s’est doté d’infrastructures que peu auraient imaginées trente ans auparavant.
Il exporte des automobiles et des avions, attire des investissements internationaux et s’affirme comme une puissance économique montante à l’échelle africaine. Tout cela est vrai et convenons donc que nous partageons tous cette fierté mais le paradoxe du succès c’est que la première phase du développement crée les exigences de la suivante : Car malgré tout cela, une partie de sa jeunesse continue de regarder ailleurs.
je voudrai pour cela m’attacher à une position modérée pour éviter que seules les positions extrémistes prennent le dessus. Il serait en effet trop facile d’y voir simplement la conséquence du chômage ou de la pauvreté. Le phénomène est plus profond. Le Maroc a réussi une grande partie de sa modernisation matérielle ; il n’a pas encore achevé la transformation sociale qui doit l’accompagner.
Car, pendant que le pays progressait, les aspirations ont progressé encore plus vite.
Le téléphone portable a bouleversé la perception du monde. Le jeune Marocain ne compare plus sa situation à celle de son père. Il la compare instantanément à celle d’un jeune Français, Espagnol, Canadien ou Dubaïote. Les réseaux sociaux ont mondialisé les aspirations bien avant que les revenus et les opportunités ne se mondialisent.
C’est un phénomène universel, mais il prend au Maroc une dimension particulière : la frustration ne naît plus seulement de la pauvreté ; elle naît de l’écart entre ce que l’on voit possible et ce que l’on croit accessible.
C’est probablement là que se trouve le cœur du problème.
Une société peut supporter longtemps les inégalités si elle croit à la mobilité et au bon fonctionnement de l’ascenseur social. Elle les supporte beaucoup moins lorsque chacun pense que sa naissance détermine son destin. Le véritable danger n’est donc pas qu’un jeune commence modestement. C’est qu’il cesse de croire qu’il puisse évoluer.
Le Maroc doit alors se poser une question plus difficile que celle de la croissance : comment transformer le développement économique en espérance individuelle et confiance dans l’avenir ?
Pendant longtemps, la famille a constitué la principale institution d’encadrement de la société marocaine. Elle protégeait, transmettait, surveillait, aidait et parfois trouvait le premier emploi. Cette structure s’est progressivement affaiblie sous l’effet de l’urbanisation, de la transformation des modes de vie et de l’individualisation.
Or rien ne l’a véritablement remplacée.
L’école enseigne mais n’instille pas la soif d’apprendre. L’entreprise emploie mais n’incite pas à créer. Les associations, clubs sportifs, maisons de jeunes et structures culturelles ne disposent pas partout de la densité nécessaire. Le jeune ne perçoit pas le mérite comme une réalité perceptible autour de lui. Entre la famille et l’État s’est ainsi créé un espace vide.
C’est dans cet espace que prospèrent le décrochage, la solitude sociale et l’idée que la réussite se trouve nécessairement ailleurs.
La réponse ne peut donc pas être uniquement économique. Elle doit être humaine.
Apres les infrastructures économiques, le Maroc doit désormais construire ce que l’on pourrait appeler les infrastructures de la confiance.
Après les ports, les autoroutes et les barrages, il faut investir avec la même détermination dans les mécanismes qui permettent à un jeune de trouver autour de lui une école exigeante, un terrain de sport, une activité culturelle, un mentor, une formation professionnelle, une entreprise susceptible de lui donner sa première chance et une institution capable de l’accompagner lorsqu’il trébuche.
Il ne s’agit pas d’assistanat. Il s’agit exactement du contraire : donner à chacun les moyens de devenir autonome. « la meilleure façon d’éduquer votre enfant est de lui apprendre à se passer de vous ».
Cela suppose d’abord de repenser l’école. Plusieurs tentatives ont égrené l’histoire de l’éducation nationale, mais la marche s’est avérée trop haute. Sa mission ne peut plus être seulement de délivrer des connaissances et des diplômes. Elle doit apprendre à travailler, décider, coopérer, parler, créer et entreprendre. Elle doit surtout redevenir le principal correcteur des inégalités de naissance.
Mais l’école ne peut pas tout.
L’entreprise doit également devenir une institution de formation. Le premier emploi est souvent le moment où se décide une trajectoire. Un jeune sans expérience se heurte pourtant à une contradiction absurde : personne ne l’embauche parce qu’il n’a pas d’expérience, et il ne peut en acquérir puisque personne ne l’embauche.
L’État devrait donc garantir beaucoup plus largement cette première chance, en utilisant apprentissage, stages réellement formateurs et incitations à l’embauche comme instruments de mobilité sociale.
Il faut parallèlement reconstruire les institutions intermédiaires. Sport, culture, partis politiques, associations locales, mentorat, apprentissage : ces structures ne sont pas accessoires. Elles fabriquent de l’appartenance, de la discipline et de la confiance.
Mais un nouveau contrat social ne peut reposer uniquement sur ce que la société doit aux jeunes. Il doit également définir ce que les jeunes doivent à la société.
C’est pourquoi le fait de reprendre l’idée d’un service civique national, militaire ou pas, mérite d’être sérieusement envisagée. Quelques mois consacrés à une mission collective — environnement, aide sociale, patrimoine, alphabétisation, numérique — pourraient permettre à des jeunes de milieux différents de travailler ensemble, d’acquérir des compétences et de découvrir qu’ils appartiennent à une même communauté nationale.
La responsabilité doit être réciproque : une société qui offre des droits peut demander un engagement ; une jeunesse à laquelle on demande des efforts doit pouvoir attendre une perspective.
C’est finalement ce que Sebta nous dit.
La réponse à Sebta ne se trouve pas seulement à la frontière. Elle se trouve à Casablanca, Fès, Tanger, Oujda, Agadir, Dakhla et dans chaque quartier où un jeune se demande si son avenir est ici ou ailleurs.
Le Maroc ne réussira pas en empêchant ses jeunes de partir. Dans une société ouverte, certains partiront toujours, et c’est souvent une richesse. Il réussira lorsqu’un départ cessera d’être vécu comme la condition préalable de la réussite ; lorsque partir deviendra un choix plutôt qu’une fuite ; lorsque revenir deviendra lui-même désirable.
Après avoir construit les infrastructures de son développement, le Maroc doit maintenant construire celles de la confiance.
Car, au fond, on ne retient durablement une génération ni par une frontière ni par un discours. On la retient par une perspective.