Un autre sujet de crispation entre Madrid et Rabat vient s’ajouter à ceux de Ceuta, du Sahara ou de l’immigration. C’est en effet, la montée en puissance de la Chine aux portes de l’Europe. Depuis quelques semaines, une partie de la presse espagnole développe une nouvelle grille de lecture, particulièrement alarmiste. Le Maroc serait devenu le « cheval de Troie » de Pékin en Méditerranée et en Atlantique.
Une accusation lourde, spectaculaire, mais qui en dit peut-être davantage sur les inquiétudes stratégiques de certains cercles espagnols que sur la réalité de la relation maroco-chinoise.
Car derrière cette rhétorique du « cheval de Troie » se cache une évidence que certains analystes espagnols semblent avoir du mal à accepter. Le Maroc aujourd’hui n’est plus disposé à choisir entre ses partenaires.
Pendant longtemps, une partie des capitales européennes a considéré que le Maroc devait naturellement rester dans le périmètre d’influence occidental. Avec Washington, Bruxelles, Paris ou Madrid comme partenaires privilégiés, Rabat devait, selon cette vision, limiter ses ouvertures vers les puissances concurrentes.
Le Maroc revendique désormais une diplomatie fondée sur la diversification des partenariats. États-Unis, Europe, Chine, pays du Golfe, Afrique subsaharienne. Rabat multiplie les alliances économiques et stratégiques sans accepter qu’une relation privilégiée avec une puissance implique de renoncer aux autres. Et c’est précisément cette autonomie croissante qui dérange.
Et la Chine constitue, dans ce nouveau paysage, un partenaire de poids.
La progression des relations économiques maroco-chinoises est réelle. L’accord de coopération autour de l’initiative chinoise de la « Ceinture et la Route » a donné une nouvelle impulsion à cette dynamique.
Le projet Mohammed VI Tanger Tech est devenu l’un des symboles de cette ouverture. Situé dans une région qui constitue l’une des principales plateformes industrielles et logistiques du Royaume, le projet ambitionne d’attirer des entreprises internationales et notamment chinoises dans des secteurs industriels à forte valeur ajoutée.
À cela s’ajoutent les investissements chinois annoncés dans l’écosystème des batteries électriques, des matériaux pour batteries et de la mobilité électrique.
Les noms de Gotion High-Tech, CNGR ou BTR Group sont régulièrement associés à cette nouvelle phase d’industrialisation marocaine.
Pour certains médias espagnols, le phénomène serait la preuve d’une « infiltration » chinoise.
Pour Rabat, il s’agit surtout d’une politique industrielle parfaitement assumée. Attirer les capitaux, les technologies et les chaînes de valeur mondiales afin de transformer le Maroc en plateforme industrielle exportatrice.
C’est ici que le récit du « cheval de Troie » montre ses limites. Car présenter toute implantation chinoise au Maroc comme une opération stratégique de Pékin revient à considérer le Royaume comme un simple territoire d’accueil dépourvu de stratégie propre. Or c’est précisément l’inverse qui se dessine.
Rabat cherche à tirer profit de sa position géographique exceptionnelle. Proximité de l’Europe, accès à l’Atlantique, profondeur africaine, infrastructures portuaires modernes et accords commerciaux permettant aux industriels installés au Maroc de rayonner vers plusieurs marchés.
Le Maroc ne devient pas chinois parce qu’une entreprise chinoise y investit.
Pas davantage qu’il ne devient américain parce qu’une entreprise américaine y implante une activité, ou européen parce que les capitaux européens restent massivement présents dans son économie.
Cette lecture paraît pourtant difficile à admettre pour certains commentateurs espagnols.
Derrière l’inquiétude exprimée dans certains médias espagnols et européens se trouve probablement une réalité beaucoup plus concrète. La compétition économique entre les deux rives du détroit.
Tanger Med est devenu un hub logistique majeur. Les zones industrielles du nord du Maroc attirent les constructeurs automobiles, les équipementiers, les industriels de l’aéronautique et désormais les acteurs de la transition énergétique.
Le Royaume cherche à transformer cet avantage géographique en avantage industriel.
Et cela change progressivement les rapports de force dans le détroit de Gibraltar.
Pour certains secteurs espagnols, la question chinoise constitue donc un excellent angle pour exprimer une inquiétude plus profonde : celle de voir le Maroc monter en gamme, attirer davantage d’investissements et concurrencer directement certaines plateformes industrielles européennes.
Le « cheval de Troie » serait alors moins une réalité géopolitique qu’une formule destinée à dramatiser une nouvelle compétition économique.
Le Maroc n’est pas le cheval de Troie de Pékin. Il est en train de devenir le terrain où les grandes puissances se disputent leur influence, et Rabat entend bien être celui qui fixe les règles du jeu.