La baisse des exportations de gaz espagnol vers le Maroc à la fin du mois d’août a rapidement alimenté les interrogations. Après avoir fortement augmenté durant les mois d’été, les flux transitant par le gazoduc Maghreb-Europe (GME) commencent à refluer. Pour certains observateurs, ce mouvement pourrait annoncer un resserrement du robinet énergétique espagnol. La réalité est pourtant nettement plus prosaïque, et surtout beaucoup moins favorable aux scénarios de chantage énergétique.
Car contrairement à une idée qui circule régulièrement, Madrid ne dispose pas d’un simple bouton lui permettant de décider, au jour le jour, de la quantité de gaz livrée au Maroc.
Le ralentissement des flux intervient après plusieurs mois de forte sollicitation du réseau marocain. Durant l’été, la hausse des températures a mécaniquement dopé la consommation électrique, poussant davantage les centrales à cycle combiné à fonctionner et, par conséquent, à augmenter leurs besoins en gaz naturel.
Avec la fin du pic estival, la consommation d’électricité se normalise. Les centrales thermiques tournent moins intensément et les besoins en combustible diminuent. La baisse des volumes acheminés vers le Maroc apparaît donc avant tout comme un ajustement à la demande.
L’une des centrales marocaines à cycle combiné est d’ailleurs exploitée par l’espagnol Cox, ce qui illustre l’imbrication croissante des intérêts énergétiques des deux pays.
Le mécanisme est particulièrement révélateur. Le Maroc ne dispose pas, à ce stade, d’infrastructures nationales de regazéification permettant d’accueillir directement les méthaniers transportant du GNL. Des opérateurs agréés achètent donc le gaz naturel liquéfié sur le marché international, avant de le faire acheminer vers les terminaux espagnols.
Une fois arrivé en Espagne, le GNL est regazéifié dans les installations du pays, puis le gaz est injecté dans le réseau espagnol avant d’être réacheminé vers le Maroc à travers le GME.
Autrement dit, l’Espagne constitue une infrastructure de transit et de regazéification essentielle, mais elle n’est pas nécessairement le fournisseur du gaz lui-même. Et cette nuance est fondamentale.
Le volume effectivement envoyé vers le Maroc répond d’abord aux besoins exprimés par le système électrique marocain. C’est la demande du réseau national, piloté par l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE), qui détermine les besoins des centrales marocaines.
Les sociétés de négoce agréées se chargent ensuite d’acquérir le combustible sur le marché international et de l’acheminer jusqu’aux installations espagnoles.
Le schéma est donc davantage celui d’une chaîne commerciale et logistique complexe que celui d’une fourniture bilatérale directement contrôlée par Madrid. Et c’est précisément ce qui relativise fortement la thèse d’un éventuel « robinet espagnol ».
L’enjeu est d’autant plus sensible que Rabat connaît parfaitement les risques liés à la dépendance énergétique.
La fermeture du gazoduc Maghreb-Europe par l’Algérie en 2021 avait déjà contraint le Maroc à repenser complètement son approvisionnement en gaz. Le Royaume a depuis développé des solutions alternatives, notamment en utilisant les infrastructures espagnoles pour accéder au marché international du GNL.
Cette expérience a laissé une leçon stratégique. Dans le domaine énergétique, dépendre d’un seul fournisseur ou d’une seule route est une vulnérabilité.
Rabat travaille donc à renforcer progressivement ses propres capacités, ses interconnexions et ses infrastructures gazières.
Le gazoduc GME lui-même, longtemps instrumentalisé dans la confrontation algéro-marocaine, est ainsi devenu un outil au service d’une nouvelle architecture énergétique.
Certains observateurs s’interrogent néanmoins comment l’Espagne pourrait-elle, à terme, utiliser sa position de plateforme de regazéification pour exercer une pression politique sur le Maroc ?
La comparaison avec la Russie ou avec l’Algérie, qui ont toutes deux utilisé à différents moments l’énergie comme levier de puissance, est tentante. Mais elle paraît difficilement transposable au cas espagnol.
D’abord parce que le gaz destiné au Maroc est acheté sur le marché international. Ensuite parce que l’Espagne a elle-même intérêt à préserver ses infrastructures, ses opérateurs et son rôle de hub énergétique méditerranéen.
Surtout, la relation énergétique hispano-marocaine s’inscrit désormais dans une relation bilatérale beaucoup plus large, où la coopération sécuritaire, migratoire, économique et commerciale pèse lourdement.
Transformer le gaz en arme politique reviendrait donc à fragiliser un partenariat dont Madrid mesure parfaitement la valeur. La diminution observée à la fin du mois d’août doit donc être lue avec prudence.
Elle correspond, pour l’essentiel, à une évolution saisonnière parfaitement logique. Moins de demande électrique, moins de recours aux centrales à gaz, donc moins de combustible nécessaire. Il serait donc hasardeux d’y voir déjà la fermeture d’un quelconque robinet.
D’autant que le véritable enjeu se situe ailleurs. Dans la capacité du Maroc à transformer cette dépendance temporaire aux infrastructures espagnoles en une étape vers une plus grande souveraineté énergétique.