Bonnes feuilles. Pour Nicolas Sarkozy, Ben Ali était un homme assez étrange qui ne connaissait pas la réalité de son pays

La visite en Tunisie a singulièrement marqué l’ancien président français Nicolas Sarkozy. Le côté faussement spontané de l’accueil et l’absence remarquée de la première dame de Tunisie lors de cette visite ont été étonné l’ancien chef de l’Etat français qui le décrit dans ses mémoires « Le Temps des Tempête » parues pendant le mois de juillet.

Mais la première chose qui surprend Nicolas Sarkozy c’est l’apparence physique de Ben Ali. Pour Sarkozy « c’était un homme assez étrange dans son apparence. Ses cheveux étaient teints d’un noir de jais profond où n’apparaissait pas un seul cheveu blanc, alors qu’il avait dépassé les 70 ans. Ce devait être une préoccupation pour lui. Son visage était curieusement empâté, parfois boursouflé, me laissant penser que la chirurgie esthétique avait pu y laisser des traces… ». Cette première impression n’a pas occulté que l’homme fort de la Tunisie à l’époque « donnait un sentiment de bonhomie et de calme. On pouvait lui parler librement et facilement. Il était plus lucide que nombre de ses homologues. Il m’expliquait notamment que l’effort massif concentré au service de l’éducation avait une contrepartie négative. En effet, le niveau moyen de formation des jeunes tunisiens avait beaucoup progressé, alors que les postes de cadres que pouvait offrir l’économie tunisienne n’avaient que peu augmenté. Ce qui avait pour conséquence de laisser au chômage un nombre de plus en plus élevé de jeunes diplômés. Cela l’inquiétait beaucoup », constate l’ex chef de l’Etat.

Nicolas Sarkozy reconnait même une certaine sympathie pour un Ben Ali francophone et francophile « la même que celle que j’éprouvais à l’endroit du président Moubarak. Le vrai talon d’Achille du président tunisien était sa femme, qu’il adorait et à qui il passait tout, et surtout sa belle-famille particulièrement âpre aux gains de toutes natures et dans toutes les situations. Le phénomène avait fini par prendre une telle ampleur qu’une majorité de Tunisiens en avait fait un abcès de fixation. La famille Trabelsi était devenue le symbole de la corruption. Ils suscitaient la haine d’une majorité de la population. C’est en tout cas ce que l’on me disait ».
Lors de son arrivée à l’aéroport de Tunis-Carthage, Nicolas Sarkozy retrouva « le soleil, les couleurs, la chaleur, l’accueil si chaleureux propre à l’Afrique du Nord, la gentillesse extrême des Tunisiens », mais constata que le président Ben Ali qui était bien évidemment là pour l‘accueillir avec Carla Bruni s’empressa « d’excuser l’absence de son épouse empêchée par le deuil récent de sa mère. Était-ce la seule raison ? J’en ai douté, car la première dame tunisienne était connue aussi pour son tempérament fantasque. Le fait était qu’en trois jours de présence en Tunisie, Carla et moi ne l’avons jamais croisée, ne serait-ce que quelques minutes ».

Et l’ancien président français se rappelle que « l’accueil officiel et populaire devait avoir lieu au centre de Tunis, sur la grande avenue Habib Bourguiba. Pour l’occasion, un tapis rouge avait été déroulé. Une foule exaltée et organisée scandait sans interruption Ben Ali, Ben Ali, et de temps en temps Sarkozy, mais beaucoup plus rarement ! Nous cheminions à pied derrière un camion où étaient juchés les journalistes officiels et installées les caméras tunisiennes. Je n’en fis bien sûr pas la remarque à mon hôte, mais j’avais rarement perçu si peu de spontanéité dans une manifestation de ce type ».
« Tout était encadré, et hélas cela ne se voyait que trop. Des gardes du corps aux épaules démesurées et aux lunettes noires caricaturales nous entouraient de très près. Leurs mines étaient patibulaires et on imaginait aisément que leurs méthodes pouvaient être radicales. Nous cheminâmes ainsi quatre ou cinq cents mètres. J’avais hâte que cette comédie se termine. Carla avait tout de suite senti l’ambiance et perçu le manque de spontanéité. À trop vouloir en faire, le président Ben Ali était arrivé au résultat inverse », constate Nicolas Sarkozy.

Et puis lors de la réunion de travail et de l’entretien approfondi sur la situation tunisienne que les deux chefs d’Etat ont eu, le premier magistrat des français de l’époque ne manque pas de relever que tout ce qui disait Ben Ali semblait cohérent. « J’entendais sa volonté d’ouverture, de modernisation et de développement du tourisme. Mais qu’y avait-il d’exact ? Quelle était la part du fantasme ? Connaissait-il lui-même la vérité sur ce qu’il se passait réellement dans son pays ? Il était notamment fier de son propre parti, de son organisation, de ses centaines de milliers d’adhérents. Ce n’était que du décor ».

Mais le présent tunisien, qu’était-il réellement ? se demande Nicolas Sarkozy qui avoue que « trois jours de visite d’État ne permettaient pas à l’évidence de répondre à la question. Celle-ci me serait brutalement fournie, par un mouvement que personne n’avait imaginé, et qui surprit le monde entier. Ce régime que tous les présidents français successifs, moi compris, avaient cru solide s’était littéralement effondré sur lui-même. Nos ambassadeurs et nos ambassades, nos spécialistes et nos services de renseignement, nos hommes d’affaires comme nos élus n’avaient rien senti, anticipé, imaginé ».

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