Le « Grand Confinement » : une occasion pour repenser l’efficacité économique du modèle néolibéral

Depuis un certain temps, l’activité économique mondiale assiste à un choc exogène relatif à la crise sanitaire du coronavirus. Des villes fantômes, des rues désertiques, des mesures barrières drastiques, des mesures sécuritaires draconiennes, des hôtels vides, des avions cloués au sol, la chute des indicateurs boursiers, une baisse tendancielle de la demande extérieure, un accroissement des dettes publiques, explosion des taux de chômage, l’atonie des marchés, effondrement du prix du pétrole, et donc, une paralysie quasi-totale. La crise sanitaire risque de devenir une pandémie économique. L’acuité de la crise du Covid-19 a ainsi des répercussions, d’une violence inouïe, sur l’activité économique à l’échelle planétaire. Selon le FMI, l’économie mondiale devrait connaître une contraction de 3% en 2020, un choc plus dramatique que celui de la crise des Subprimes en 2008. A son tour, l’OMC prévoit une rétractation des échanges commerciaux de 32%. Des prévisions économiques pessimistes identiques à la grande dépression des années trente. Dès lors, la reprise de l’activité économique mondiale est intimement liée à l’efficacité des mesures d’endiguement ainsi que l’efficacité des politiques économiques qui devraient amortir les effets du fléchissement des indicateurs macroéconomiques sur la population. Selon Oxfam, cette crise va se traduire par le basculement d’une partie non négligeable de la population mondiale dans la précarité et l’extrême pauvreté.

« Si le seul outil que vous avez est un marteau, vous tendez à voir tout problème sous forme de clous » Abraham MASLOW. Pseudo-libéralisation de plusieurs secteurs économiques, la privatisation, l’hélicoptère monétaire au sens de Milton Friedman, la planche à billets au sens péjoratif du terme, une création monétaire x-nihilo, les techniques d’assouplissement quantitatif qui consistent à monétiser la dette publique, et des Etats englouties dans une spirale pyramidale de dettes, sont autant de mesures qui ont témoigné de leurs mollesses durant la dernière crise financière. Ces recettes ne fonctionnent plus. Ces solutions n’ont servi qu’acheter du temps. Une véritable fuite en avant permettant uniquement de retarder les effets néfastes de la crise systémique de 2008 sur l’économie réelle, au lieu de régler l’origine du problème. On a dépensé des sommes colossales pour sauver le système financier, et ce sont les classes moyennes qui ont payé la facture plus tard, sous forme d’austérité. En effet, la monnaie dans sa dimension sociale désigne une conviction collective partagée par tous les citoyens, dont on a confié la gestion à des technocrates, autrement dit, des banques centrales indépendantes, sous prétexte que les gouvernements peuvent se servir de la création monétaire à des fins électorales. Chose qui nous renvoie au problème de l’indépendance des banques centrales, qui n’ont plus le droit de prêter directement aux Etats, mais qui continuent de recapitaliser les banques commerciales, en créant des sommes de liquidité gigantesques, sans contrepartie, par un simple jeu d’écriture comptable sur leurs systèmes informatiques, dont l’économie réelle n’a même pas reçu une miette. Des sommes qui ont permis uniquement de gonfler les marchés financiers, tout en creusant davantage le faussé entre la sphère financière et la sphère de l’économie réelle. Du coup, le moment est venu de réfléchir à un nouveau modèle économique alternatif au modèle néolibéral dont l’avidité spéculative et l’addiction à la croissance économique à tout prix, sont les trais caractéristiques. D’ailleurs, l’économiste Kenreth Boulding souligne le fait que « Toute personne croyant qu’une croissance exponentielle peut continuer à l’infini dans un monde fini est soit fou, soit un économiste ». Ce virus a permis de lever le voile sur la mystification d’un système économique étayée sur une duperie idéologique, qui n’est rien d’autre que le néolibéralisme.

Le débat scientifique entre les libéraux, les keynésiens et les protectionnistes sur le concept de l’efficacité économique, est un grand classique de la pensée économique. L’efficacité économique désigne la gestion optimale des ressources productives, l’administration rationnelle des mécanismes de production, d’échange et de consommation dans une structure sociale donnée, et la régulation judicieuse des interdépendances entre ces mécanismes et cette structure. Certes, il s’agit d’un sujet polémique qui a façonné l’évolution de la science économique, et qui continue de la garnir régulièrement, mais il n’a jamais semblé tant d’actualité, notamment dans une conjoncture économique mondiale bouleversée par la pandémie du coronavirus. Par ailleurs, une chose sur laquelle convergent tous les économistes, est le fait que cette crise épidémiologique constitue une date charnière, un moment de rupture sans précédent, et un point d’inflexion dans l’histoire de la mondialisation néolibérale financière et capitaliste.
Les économies ont les crises de leurs structures. A priori, les crises de manière générale, et celle que nous vivons actuellement de façon particulière, peuvent être considérées comme étant des phases de pannes du système. Elles sont d’une nécessité impérieuse, afin de cogiter sur les mécanismes de dysfonctionnement liés aux convictions économiques dominantes. Le modèle économique dominant actuellement, ne sera en aucun cas, identique à celui d’après l’éradication de la pandémie. Le marasme économique de cette crise sanitaire est de taille, s’agit-il d’un coup de grâce au modèle néolibéral ? assistons-nous au déclin du multilatéralisme ? À posteriori, cette conjoncture nous offre l’opportunité de réétudier avec suffisamment de recul, nos priorités sur le plan économique, afin de mettre en place un nouveau système économique au service de l’humanité et des générations futurs.

Dominant depuis la révolution conservatrice des année 1980, les ardents défenseurs du modèle néolibéral ne loupent aucune occasion pour nous faire chanter les louanges des bienfaits du libre-échange, de la libre-entreprise et de la sacralité du marché autorégulateur. Un marché qu’il faut à tout prix protéger, calmer et flatter. Au fait, une mission que nous avons confiée aux agences de notation, souvent accusées de complotisme avec l’industrie mondiale de la finance. Les néolibéraux fondent leurs arguments sur la notion de l’équilibre spontané, et qu’il existe un ordre naturel des choses permettant de faire converger l’intégralité des intérêts particuliers en intérêt général. Certes, en se référant à l’indice de pauvreté humaine IPH : 2 dollars/jour, on observe un net recul de la pauvreté durant la deuxième moitié du 20ème siècle, mais cet indicateur reste largement insuffisant dans l’ère de la globalisation financière. Revers de la médaille, un creusement des inégalités exorbitant et sans précédent dans l’histoire du mode de production capitaliste, depuis la première révolution industrielle. En l’occurrence, 1% de la population mondiale détient la moitié des richesses sur terre engendrant ainsi le retour du paupérisme au sens de Saint Simon. De plus, une crise du multilatéralisme illustrée parfaitement par la montée en puissance des partis conservateurs et du nationalisme, le retrait unilatéral des Etats-Unis de plusieurs accords et traités internationaux, et le retour du protectionnisme comme dogme économique. Selon les statistiques officielles de l’ONU, le monde compte aujourd’hui 70 fois plus de murs et de frontières qu’à l’époque de la guerre froide, du coup, un monde sans frontières est désormais une utopie dépassée. Ajoutant, l’échec fulgurant des différentes COP et protocoles mondiaux, durant lesquels les écologistes ne cessent de tirer les sonnettes d’alarme sur les scandales sanitaires qui menace la pérennité des humains, à l’instar de la pollution, la déforestation, l’extinction des espèces, le réchauffement climatique, la carence de l’eau potable, la disette des hydrocarbures, le pillage des ressources naturelles, la dégradation de la biodiversité et des écosystèmes, au profit de la création d’une société d’abondance dans laquelle règne le consumérisme. A ce rythme, nous consommons trois planètes. En constatant que les dauphins sont de retour dans les eaux de Venise, on a l’impression que nous sommes le virus. Dès lors, la crise actuelle liée au Covid-19, doit nous inciter à couper le cordon ombilical avec le modèle économique néolibéral dont le noyau dur est la doctrine individualiste fondée sur la recherche de l’intérêt privé et la concentration des richesses, et de renouer le contact avec un modèle économique solidaire, équitable et durable.

Une esquisse historique pour pointer du doigt l’origine du problème

« Il serait un mauvais économiste celui qui ne serait qu’économiste » Friedrich HAYEK. Les pionniers de l’école de pensée économique classique à l’instar de A. Smith, D. Ricardo, J.S. Mill, K. Marx, etc., intégraient dans leurs travaux une approche éthique, morale, et humaniste des problématiques économiques. Ils portent souvent la casquette des philosophes socioéconomiques, davantage que celle d’économistes purs et durs des temps modernes. Cependant, l’école de pensée néoclassique dont les maîtres à penser sont Auguste et Léon Walras, Carl Menger, Alfred Marshall, vers le milieu et la fin du 19ème siècle, vont édifier la pierre angulaire d’une nouvelle approche des phénomènes économiques appuyée sur des fondements purement mathématiques. Cette nouvelle approche dont la démarche scientifique constitue la pierre d’achoppement ultime, va transformer les néoclassiques en des technocrates cantonnés à faire des démonstrations numériques, sans pour autant, se soucier du volet éthique et moral des phénomènes étudiés. Chose qui va dispenser leurs travaux de toute sorte de pensée morale et philosophique. En effet, la pensée néoclassique, qui donnera naissance plus tard à la pensée néolibérale telle que nous la connaissant aujourd’hui, va se vider de toutes les préoccupations qu’avaient les classiques, à savoir : qui fait de l’argent ? pourquoi fait-il de l’argent ? a-t-il le droit de faire tant d’argent ? ce phénomène est-il juste ? en quoi cette accumulation d’argent influence la cohésion sociale ?

L’économie néolibérale est touchée de plein fouet par une panne de sens. Remontons dans le temps et commençons par le commencement. Selon Aristote, il faut distinguer entre l’économique et la chrématistique. La chrématistique est un concept créé par le même philosophe pour critiquer la pratique de l’enrichissement, de l’accumulation de moyens d’acquisition de richesses, notamment de l’argent, pour elles-mêmes, au moyen des relations marchandes. Aristote condamne cette passion dévorante de l’argent pour l’argent. Selon le même auteur, il y a deux manières de concevoir la richesse, l’économie et la chrématistique. Le mouvement économique se caractérise par le fait d’essayer d’avoir de l’argent pour obtenir et jouir ensuite des choses qu’on pourra s’acheter : il vise donc le plaisir et la jouissance. La chrématistique, qu’on appellerait aujourd’hui la spéculation, est le fait de se procurer des biens pour les revendre ensuite plus cher que ce qu’on les a payés : elle vise donc à obtenir plus d’argent, et jouir non pas des choses, mais du pouvoir futur que représente l’accumulation de la monnaie. À son tour, J.M. Keynes considère l’amour de l’argent comme objet de possession – distinct de l’amour de l’argent comme moyen de goûter aux plaisirs et aux réalités de la vie – comme une passion morbide plutôt répugnante, une de ces attirances à moitié criminelles, à moitié maladives.

Etant donné que la démarche scientifique des économistes néolibéraux consiste à observer, tester et déduire, tout en se gardant de porter des jugements, va cantonner le concept de l’efficacité économique dans la sphère de la rentabilité financière. D’ailleurs, l’efficacité financière n’est guère que la fructification du capital investie. Par exemple, peut-on estimer que l’entreprise General Motors Company est efficace économiquement, dans la mesure où, elle a réalisé 24 Milliards de dollars de profit net durant la dernière décennie, tandis qu’en parallèle, elle a fait 300 milles chômeurs ? il semble bien que nous avons limité le concept de l’efficacité à la seule dimension financière mesurée par des indicateurs et des ratios financiers. Toutefois, on dit que l’économie américaine est efficace, alors que 40% de sa population n’ont accès à aucun soin de santé.

L’intelligence réside dans le fait de mettre des problèmes réels en énoncés, et non d’apporter des solutions clés en mains aux problèmes déjà formulés. Chose qui nous renvoie à la question de l’éducation dans l’ère de l’économie de la connaissance. Le modèle néolibéral est en train de transformer les institutions de l’éducation et de la formation – du primaire jusqu’à l’universitaire – en institutions de reproduction des serviteurs fidèle du système. De fervent protecteurs d’un système sulfureux qui finira par les broyer, par des licenciements en vrac au nom de la loi du marché et de la compétitivité. Autrement dit, des bipèdes décérébrés auxquels on n’a même pas appris à penser et à réfléchir, seulement à résoudre des problèmes techniques préalablement formulés. Des travailleurs aliénés et dociles, des exécuteurs de tâches, des faiseurs d’exercices, une armée industrielle de réserve stériles sur le plan intellectuel dont l’unique mission est de veiller à la stabilité du marché libre et autorégulateur, et à maintenir cette dynamique de reproduction et de multiplication de l’argent. C’est ce qu’on appelle l’employabilité, lutter contre le chômage structurel par la formation des employables, c’est-à-dire, des individus formés sur mesure pour être absorber par le marché du travail. Est-ce que Platon, Socrate, Aristote, De Vinci, Donatello, Mozart, Rimbaud, Shakespeare seraient employables aujourd’hui ? et que serait l’humanité sans ces derniers ? au fait, la guerre la plus sanglante de tous les temps, est la guerre des concepts. Le capitalisme néolibéral est inflexible, implacable et compulsivement iconoclaste. Il crée un monde à son image, réduit les relations humaines au pur intérêt personnel, et détruire l’héritage culturel des civilisations ancestrales. Du coup, les citoyens sont devenus uniquement des consommateurs, des électeurs et des emprunteurs.

Rompre avec le modèle néolibéral et mettre en place de nouvelles règles

Ce qui est politiquement impossible, peut devenir après la crise du Covid-19, politiquement inévitable, à l’instar de la disparition de l’Etat social. La stratégie du choc qui consiste à profiter de la sidération que la pandémie provoque dans l’ensemble de la population mondiale, une perte de repères, pour imposer des mesures ultra-libérales, anti-démocratiques et antisociales, dont les résultats seraient plus dévastateurs que la pandémie elle-même. Dans ce sens, la crise de la Grèce, me semble le meilleur exemple. Du coup, pour éviter le retour sur scène d’un tel scénario, le moment est opportun de contourner les anciennes mesures – le consensus de Washington – et de concevoir un modèle économique alternatif. Pour une situation exceptionnelle, des mesures exceptionnelles.

Renforcer la souveraineté sanitaire. Face aux défis de la situation actuelle, les Etats deviennent plus que jamais conscient du fait que la sécurité sanitaire et la santé publique ont des coûts, mais pas de prix. Une réforme en profondeur des systèmes éducatifs, dont l’être humain doit être la finalité ultime, afin d’encourager les innovations et le processus de recherche et développement moteurs de la croissance économique et des externalités positives. Une chose est claire, le personnel soignant, les enseignants et les forces de l’ordre sont les piliers fondamentaux d’un Etat souverain, et la vraie richesse d’un pays en période de crise. Une richesse immatérielle qui ne figure pas sur les comptes numériques de la comptabilité nationale. Une richesse qu’il faut fructifier, développer et surtout valoriser.
Récupérer la souveraineté monétaire. Les autorités publiques doivent réintégrer la monnaie dans la sphère politique pour la sauver du champ purement technique des banques centrales indépendantes. Mettre en place une monnaie libre est une alternative à l’endettement excessif des Etats, à la merci des marchés financiers, et à une politique d’austérité éternelle. Pour ce faire, les banques centrales doivent rompre intégralement avec l’idéologie néolibérale pour pouvoir financer directement les Etats, les entreprises et les ménages, tout en contournant les marchés financiers. Un concept déjà développer par les économistes Nicolas Dufrêne et Alain Grandjean dans le livre « une monnaie écologique » paru en Février 2020.

En définitive, il semble bien que « L’Etat ne fait pas le bonheur, le marché non plus » Jacques Généreux. Certes, les marchés sont inefficaces, mais ils constituent un thermomètre de la santé économique d’un pays. Un arbitrage juste entre l’Etat providence et l’Etat régalien. Au fait, de nombreuses mesures sont proposées par des économistes comme la relocalisation des unités de production vers les pays d’origine, l’effacement de la dette publique des pays sous-développés et le renforcement des juridictions fiscales pour mettre un terme aux fuites des capitaux vers les paradis fiscaux. Selon l’organisation non-gouvernementale Oxfam, une imposition de 0,5% supplémentaire sur la fortune des 1% les plus riches sur une période de 10 ans, permettrait de collecter autant que les investissements requis pour créer 117 millions d’emplois dans l’éducation, la santé, et l’accompagnement des séniors, entre autres secteurs, et comblerait la carence dans ces domaines.

*EDAHBI SAMI, Agrégé en économie et géopolitique, Professeur des classes préparatoires aux grandes écoles.

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