Ils arrivent du Maroc en avion, smartphone dernier cri en poche, baskets de marque aux pieds, et une phrase clé à la bouche : « Je suis un mineur non accompagné… à l’aide ! » Derrière cette mise en scène bien rodée, une fraude structurée prend de l’ampleur en Espagne, mobilisant désormais policiers, magistrats et services sociaux. Une enquête révélée notamment par El Mundo met en lumière un système d’« Erasmus-MENA », des adolescents issus de familles aisées, principalement du Maroc et d’Algérie, envoyés volontairement en Espagne pour détourner les mécanismes de protection de l’enfance.
Le procédé est simple, mais redoutablement efficace. Des parents, parfois chefs d’entreprise, universitaires ou responsables politiques, accompagnent leurs enfants sur le territoire espagnol, puis les « abandonnent » à proximité d’un commissariat ou d’un service social. Les mineurs, âgés de 15 à 17 ans, se présentent alors comme isolés, déclenchant automatiquement leur prise en charge par les autorités. Objectif : bénéficier d’un hébergement, d’une scolarisation gratuite, et surtout, à terme, d’un titre de séjour.
Selon El Mundo, ce phénomène n’a plus rien d’anecdotique. L’opération AME, menée pendant près de deux ans par l’Unité centrale de lutte contre l’immigration et la fraude documentaire (UCRIF), a permis d’identifier au moins 124 cas structurés, pour un préjudice estimé à plus de 1,5 million d’euros rien qu’en Catalogne. À l’échelle nationale, les autorités évoquent une fraude « massive », impliquant des centaines de dossiers et des circuits organisés entre l’Andalousie, Madrid, la Catalogne et le Pays basque.
Dans certains cas, la sophistication du dispositif surprend les enquêteurs. À Bilbao, un professeur d’université marocain a été arrêté après avoir orchestré l’abandon de ses deux fils, qu’il visitait ensuite régulièrement, comme s’ils étaient inscrits dans un pensionnat à l’étranger. D’autres parents attendent leurs enfants dans des hôtels ou des locations Airbnb, prêts à intervenir si la situation dérape. Plus d’une vingtaine d’entre eux ont déjà été interpellés.
Les signaux d’alerte sont pourtant visibles : appareils dentaires coûteux, demandes de soins spécifiques, voire requêtes de retour temporaire dans le pays d’origine pour des consultations médicales. Autant d’indices incompatibles avec le profil classique des mineurs réellement vulnérables. « Ils affichent des signes extérieurs de richesse et une attitude qui tranche avec celle des jeunes en détresse », souligne El Mundo.
Au cœur du problème, un détournement assumé des dispositifs de protection. Le système, conçu pour accueillir des enfants en danger, devient un levier d’immigration stratégique pour des familles disposant déjà des ressources nécessaires pour obtenir des visas Schengen. La majorité de ces jeunes arrivent d’ailleurs par voie aérienne, après avoir satisfait à des critères administratifs exigeants, preuve supplémentaire du niveau socio-économique des familles impliquées.
Mais les conséquences dépassent la seule question migratoire. En saturant les structures d’accueil, cette fraude fragilise l’ensemble du dispositif et pénalise directement les mineurs réellement abandonnés. « Ce sont ceux qui en ont le plus besoin qui en souffrent le plus », résument plusieurs sources institutionnelles.
Pour les autorités espagnoles, une certitude s’impose : le phénomène des « faux mineurs Erasmus » n’en est qu’à ses débuts. Et il pourrait rapidement devenir l’un des angles morts les plus sensibles des politiques migratoires et sociales européennes.