Pendant que d’autres festivals se contentent d’aligner les concerts et les selfies, Essaouira poursuit méthodiquement sa mue. Les 26 et 27 juin, la cité des Alizés accueillera la 13ᵉ édition du Forum des droits humains, devenu au fil des années l’un des instruments les plus sophistiqués du soft power marocain. Derrière les rythmes gnaoua et l’effervescence touristique, c’est désormais une véritable bataille des idées qui se joue.
Cette année, le message est limpide. La jeunesse n’est plus un simple thème de communication. Elle devient un enjeu stratégique. Avec pour intitulé « Jeunesses du monde : liberté, identité, avenir », le Forum s’attaque à l’une des questions les plus sensibles pour les États contemporains à savoir comment parler à une génération qui ne se reconnaît plus dans les récits traditionnels et qui construit son identité entre plusieurs territoires, plusieurs cultures et plusieurs appartenances.
Sous l’impulsion de Neila Tazi, le Festival Gnaoua a progressivement dépassé son statut de rendez-vous musical international. Il s’est imposé comme un espace où se croisent diplomatie culturelle, réflexion intellectuelle et enjeux géopolitiques. Une évolution qui accompagne la stratégie plus large du Maroc visant à renforcer son rayonnement en Afrique, en Méditerranée et auprès de ses communautés établies à l’étranger.
Le choix de confier la leçon inaugurale à Souleymane Bachir Diagne est révélateur. Figure majeure de la pensée africaine contemporaine et professeur à Columbia University, le philosophe sénégalais symbolise cette ambition de positionner Essaouira comme une tribune intellectuelle de premier plan. L’objectif n’est plus seulement d’organiser un festival. Il s’agit désormais de produire du récit, de la réflexion et de l’influence.
Le dialogue annoncé entre Mohamed Mehdi Bensaid, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, et Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre française de l’Éducation nationale aujourd’hui présidente de France Terre d’Asile, s’inscrit dans la même logique. Deux trajectoires, deux rives de la Méditerranée et une même interrogation : comment répondre aux aspirations d’une jeunesse qui refuse les frontières identitaires et exige davantage de mobilité, de représentation et de perspectives. Bien plus qu’un débat, une opération de diplomatie culturelle à haute valeur stratégique.
Le reste du programme confirme cette montée en puissance. La réalisatrice Asmae El Moudir, devenue l’un des visages du renouveau cinématographique marocain, l’écrivaine Leïla Slimani, référence incontournable de la francophonie, ou encore l’entrepreneur nigérian Adebola Williams, incarnation d’une Afrique entrepreneuriale connectée et influente, dessinent les contours d’un Maroc qui cherche à dialoguer avec les élites intellectuelles, créatives et économiques du continent.
L’implication du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), présidé par Driss El Yazami, donne au Forum une portée supplémentaire. Car derrière les débats sur la liberté, l’identité ou l’avenir, c’est aussi la question du lien entre le Royaume et ses millions de ressortissants à travers le monde qui se joue. Un dossier devenu central dans la stratégie d’influence de Rabat.
Au fond, Essaouira n’accueillera pas seulement un festival. Elle servira de laboratoire à une vision politique du Maroc contemporain. Un pays qui entend projeter une image d’ouverture, de pluralisme et de dialogue tout en consolidant son récit national auprès d’une jeunesse de plus en plus courtisée et de plus en plus difficile à convaincre.
Sous les notes du guembri et les apparences d’une grande fête populaire, le Forum Gnaoua est devenu autre chose. Un espace où le Maroc travaille son influence, façonne son récit et prépare son avenir.