L’accréditation accordée par la FIFA à Christophe Gleizes, journaliste français détenu en Algérie, n’est pas un simple geste de solidarité professionnelle. Elle est devenue un révélateur politique. À l’ouverture de la Coupe du monde 2026, le collaborateur de So Foot et Society dispose d’un badge officiel pour couvrir le tournoi. Mais il ne peut pas rejoindre les stades. Il est emprisonné en Algérie, condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » et « possession de publications dans un but de propagande nuisant à l’intérêt national », comme l’a rappelé Reporters sans frontières.
Le contraste place le régime algérien devant ses propres contradictions. Pour la FIFA, Christophe Gleizes est un journaliste sportif reconnu, légitime à couvrir la plus grande compétition de football au monde. Pour Alger, il devient une menace sécuritaire. Cette contradiction ne relève pas d’un simple excès judiciaire. Elle révèle une mécanique politique dans laquelle la qualification terroriste sert à verrouiller les récits, discipliner les voix critiques et intimider ceux qui s’approchent des zones sensibles du pouvoir.
Christophe Gleizes ne travaillait ni sur un réseau armé, ni sur une opération clandestine. Il enquêtait sur la Jeunesse sportive de Kabylie, dans un espace où le football, l’identité kabyle, la mémoire politique et le rapport à l’État algérien se croisent naturellement. C’est précisément ce croisement qui semble avoir déclenché le réflexe sécuritaire du régime. Dans l’Algérie actuelle, un journaliste devient suspect non seulement lorsqu’il révèle, mais lorsqu’il relie des faits, des lieux et des mémoires que l’État veut maintenir sous contrôle.
Le geste de la FIFA, annoncé par RSF le 10 juin 2026, déplace donc le dossier. Tant que l’affaire restait enfermée dans le dialogue bilatéral, Alger pouvait prétendre qu’il s’agissait d’une procédure interne et Paris pouvait la traiter comme un contentieux consulaire délicat.
En faisant exister Christophe Gleizes dans l’espace mondial du football, la FIFA introduit une pression plus difficile à neutraliser. Elle ne formule pas une attaque diplomatique. Elle rappelle seulement une évidence que le régime algérien rend lui-même accablante. Un journaliste de football devrait être au Mondial, non dans une prison algérienne.
Cette évidence embarrasse le régime parce qu’elle rend visible l’absurde. Un badge d’accréditation devient plus corrosif qu’un communiqué classique, parce qu’il expose l’écart entre la normalité d’un métier et l’anormalité d’un système. L’affaire Gleizes ne donne pas seulement à voir une injustice individuelle. Elle montre un pouvoir qui transforme un reportage sportif en dossier de sûreté nationale, comme si toute parole indépendante autour de la Kabylie devait être traitée comme une menace.
Pour la France, cette affaire ne peut plus être séparée du moment franco-algérien actuel. Le 1er juin, le ministre algérien de l’Intérieur, Saïd Sayoud, a été reçu à Beauvau par Laurent Nuñez. Le communiqué du ministère français de l’Intérieur évoque une reprise « pragmatique » et « graduelle » de la coopération autour de la criminalité organisée, du narcotrafic, du blanchiment, de l’immigration irrégulière, de la fraude documentaire, des retours, du terrorisme et de l’accord franco-algérien de 1968. Mais le même texte mentionne aussi une attention particulière au retour en France de Christophe Gleizes.
Cette mention change la nature du débat. Elle signifie que Paris sait que ce dossier n’est pas extérieur à la reprise du dialogue. Il en est l’un des tests. La France tente de reconstruire une coopération sécuritaire avec un État qui utilise l’accusation terroriste contre un journaliste français. Elle cherche des résultats sur les obligations de quitter le territoire français, les laissez-passer consulaires, les filières criminelles et les canaux antiterroristes, mais elle se heurte à une question préalable. Comment coopérer durablement avec un pouvoir qui donne au mot « sécurité » un sens aussi extensible et aussi politiquement commode ?
Le problème n’est pas que la France parle à Alger. Elle doit le faire, car les flux humains, les réseaux criminels, les enjeux sahéliens et les dossiers consulaires imposent des canaux de travail. Le problème serait que Paris confonde nécessité opérationnelle et confiance politique.
Un partenaire sécuritaire peut être difficile. Mais il ne peut pas demander à être traité comme fiable tout en transformant la sécurité en instrument de neutralisation de la presse et des opposants.
Cette dérive ne concerne pas seulement Christophe Gleizes. Elle s’inscrit dans une séquence plus large où la France découvre que les obsessions internes du régime algérien ne restent pas toujours à l’intérieur des frontières algériennes. L’affaire Amir Boukhors, alias Amir DZ, a placé cette question sur le terrain de la souveraineté française. Cet opposant réfugié en France a été enlevé en avril 2024 avant d’être relâché. L’enquête a conduit à plusieurs mises en examen et à la mise en cause d’un agent consulaire algérien, selon les informations publiées par Le Monde.
Avec Hichem Aboud, le malaise est encore plus lourd. Cet ancien militaire, journaliste et opposant au régime algérien, installé en France depuis de longues années, aurait été visé par une tentative de meurtre à Roubaix en février 2025. En mai 2026, quatre personnes ont été mises en examen par un juge antiterroriste français dans cette affaire, selon Le Monde.
Aucune conclusion définitive ne peut être tirée sur l’ensemble des responsabilités. Mais ces dossiers dessinent un climat que Paris ne peut ignorer. Les opposants algériens installés en France deviennent, aux yeux d’Alger, les prolongements d’une guerre politique intérieure que le régime semble incapable de contenir chez lui.
C’est ici que la lecture française doit changer. Pendant longtemps, la relation avec l’Algérie a été pensée à travers la mémoire, l’immigration, l’énergie et la diplomatie méditerranéenne.
Ces dimensions restent importantes, mais elles ne suffisent plus. Il faut désormais y ajouter une dimension de sécurité démocratique. La question n’est plus seulement de savoir comment dialoguer avec Alger. Elle est de savoir comment empêcher le régime algérien d’imposer en France ses catégories, ses réflexes et ses méthodes.
À court terme, Alger se trouve devant trois options, toutes coûteuses. Maintenir Christophe Gleizes en prison et confirmer devant l’opinion internationale l’image d’un régime qui criminalise le journalisme. Le libérer sous forme de geste prétendument souverain, afin de réduire la pression sans reconnaître l’absurdité du dossier. Ou durcir le ton en dénonçant une campagne extérieure, au risque d’aggraver encore l’image d’un pouvoir incapable de traiter normalement une affaire de presse. La Coupe du monde rend la première option plus difficile, car le nom de Christophe Gleizes peut revenir tout au long du tournoi comme le symbole d’un journaliste absent là où il devrait être présent.
Pour Paris, l’enjeu est tout aussi clair. Faire de cette affaire un simple sujet humanitaire à régler discrètement serait confortable, mais faible. En faire un critère minimal de crédibilité dans la reprise franco-algérienne serait plus juste. Non pour rompre le dialogue, mais pour rappeler qu’une coopération sécuritaire ne peut pas se construire sur l’oubli des abus commis au nom de la sécurité.
À moyen terme, les affaires Gleizes, Boukhors et Aboud pourraient imposer une doctrine française plus nette. Coopérer avec Alger, oui. Croire Alger sans conditions, non. Chaque avancée pratique, qu’il s’agisse de retours consulaires, de coopération policière ou d’échanges antiterroristes, devrait être accompagnée d’une vigilance sur trois points. La protection des ressortissants français, la sécurité des opposants présents sur le sol français et l’usage que le régime algérien fait lui-même de la qualification terroriste.
À plus long terme, l’affaire Gleizes risque de peser sur l’image internationale de l’Algérie. Le régime se présente comme un État de souveraineté, de stabilité et de résistance aux ingérences. Mais l’usage inflationniste de la sécurité contre les journalistes et les opposants produit l’effet inverse. Il donne l’image d’un pouvoir nerveux, obsédé par le contrôle, incapable de tolérer qu’un reporter sportif s’intéresse à un club kabyle sans y voir une affaire d’État.
La France ne devrait donc pas seulement gérer cette séquence. Elle devrait l’utiliser pour redéfinir les termes du rapport. Dialoguer avec Alger n’implique pas de reprendre les catégories algériennes. Chercher des résultats sur les dossiers migratoires et sécuritaires n’implique pas de fermer les yeux sur Christophe Gleizes, Amir Boukhors, Hichem Aboud ou sur la manière dont le régime traite ses voix critiques.
L’accréditation de la FIFA a transformé un dossier que l’on voulait discret en révélateur mondial. Elle rappelle que Christophe Gleizes devrait être au Mondial, pas en prison. Elle montre surtout que le problème n’est pas seulement le sort d’un journaliste français. Le problème est un régime qui, à force de voir des menaces partout, expose au monde son incapacité à distinguer un reporter d’un ennemi.