Un conseiller fiscal belge de premier plan érige la trajectoire marocaine en cas d’école. 295 milliards de dirhams collectés en 2025, sans relèvement général des taux.
Rarement la presse économique belge aura consacré autant d’attention à l’administration fiscale marocaine. Dans une carte blanche publiée outre-Quiévrain, Emmanuel Degrève, conseiller fiscal et Partner chez Deg & Partners, également président de l’ITAA, de l’Ordre des experts-comptables (OECCBB) et du Forum For the Future, met en regard les performances du Royaume avec l’impasse budgétaire belge. Son titre est une invitation : « Et si la leçon venait du Sud ? »
Le point de départ est un constat chiffré. En 2025, les recettes fiscales brutes gérées par la Direction générale des impôts (DGI) ont atteint près de 295 milliards de dirhams (environ 27 milliards d’euros), soit une hausse de 18,9 % et un dépassement de 13,8 % par rapport aux prévisions.
L’impôt sur les sociétés franchit à lui seul le cap des 100 milliards de dirhams, plus du double de son niveau de 2021, et pèse un tiers du total. Nettes des remboursements, les recettes s’établissent à 270 milliards de dirhams (environ 24,5 milliards d’euros), en progression de 19,4 %. La dynamique se prolonge en 2026, avec une hausse de 21,6 % à fin août.
Le contraste avec la situation belge est net. Avec 0,6 % de croissance attendue en 2026, la Banque nationale de Belgique anticipe un déficit passant de 5,3 % à 5,7 % du PIB d’ici 2028 et une dette approchant 115 %. Le gouvernement cherche dix milliards d’euros.
L’auteur écarte l’explication conjoncturelle, malgré le choc de la guerre en Iran invoqué par la Banque. Le déficit continue de se creuser alors même que la croissance revient à 1,3 % en 2028. Les recettes belges ne s’effondrent pas, mais les dépenses augmentent de 21,2 milliards d’euros d’ici 2029, contre 12,8 milliards pour les recettes, selon la Cour des comptes. Avec une pression fiscale de 42,6 % du PIB, au cinquième rang de l’OCDE, « la voie du taux est épuisée ». Le diagnostic est donc sans appel. Le problème belge n’est pas un déficit d’impôt, mais une base qui s’essouffle.
Pour Emmanuel Degrève, le dynamisme marocain tient d’abord à la croissance (4,9 % en 2025 selon le Haut-Commissariat au Plan), mais surtout à une méthode.
Premièrement, un cap pluriannuel inscrit dans la loi. En juillet 2021, le Maroc a adopté une loi-cadre portant réforme fiscale. Elargir l’assiette, alléger progressivement la charge de ceux qui paient déjà, garantir la neutralité de la TVA, faire converger les taux et intégrer l’informel. Les lois de finances successives ont déroulé ce programme, avec la convergence de l’impôt sur les sociétés dès 2023 et la révision du barème de l’impôt sur le revenu en 2025. L’auteur y voit « une séquence annoncée puis tenue ».
Deuxièmement, une administration modernisée. Digitalisation, croisement des données, facturation électronique lancée en 2026 pour les grandes entreprises. Le contrôle fiscal, désormais piloté par la donnée, a rapporté plus de 20 milliards de dirhams en 2025 (environ 1,8 milliard d’euros). Un contraste que l’auteur souligne, alors que la Cour des comptes belge s’inquiète de l’effet des réductions de personnel sur le rendement du contrôle.
Enfin, un signal de confiance envers les entreprises. Le Maroc a procédé à 26 milliards de dirhams de remboursements et de restitutions en 2025 (environ 2,4 milliards d’euros), un geste que « nos entreprises apprécieraient », note le chroniqueur. À l’inverse, les opérations de régularisation, souvent citées, n’ont pesé que marginalement. Un peu plus de deux milliards de dirhams d’avoirs déclarés en 2024.
L’auteur nuance son enthousiasme. L’impôt sur les sociétés repose sur environ 150 grandes entreprises, sur quelque 400 000 sociétés. Les salariés supportent près des trois quarts de l’impôt sur le revenu. La réforme a aussi relevé les taux au sommet : 35 % pour les plus gros bénéfices, 40 % pour les banques. La croissance de 2026 doit beaucoup à une récolte exceptionnelle, le HCP attendant 3 % en 2027, et les dépenses publiques progressent de plus de 10 % à fin août. Enfin, une pression fiscale de 21 à 25 % du PIB n’est pas comparable à celle de la Belgique : « rattraper un retard n’est pas gérer une saturation ».
Pour Rabat, cette reconnaissance venue d’un expert siégeant à la tête d’institutions de référence en Belgique valide une approche misant sur la loi-cadre, la donnée et la confiance plutôt que sur la surenchère des taux. Reste le défi d’élargir encore une assiette concentrée sur quelques grands contributeurs et sur les salariés, pour que la dynamique actuelle devienne durable.