Derrière les chiffres flatteurs de l’automobile et du pharmaceutique, c’est tout un pan de l’appareil productif national qui s’effrite. Le premier trimestre 2026 expose, données du HCP à l’appui, les limites d’un modèle de croissance à deux vitesses.
Le récit officiel a l’habitude de s’arrêter aux chaînes de montage automobile et aux laboratoires pharmaceutiques. Mais les chiffres publiés par le Haut-Commissariat au Plan pour le premier trimestre 2026 racontent une tout autre histoire. Celle d’un tissu industriel marocain qui se fracture entre une poignée de secteurs tournés vers l’exportation et un socle manufacturier traditionnel en net recul.
Hors raffinage pétrolier, la production manufacturière du Royaume a reculé de 1,4 % sur un an. Un chiffre qui, pris isolément, pourrait sembler anodin. Il dissimule pourtant des effondrements sectoriels qui interrogent la solidité réelle du modèle économique marocain.
Le matériel électrique s’effondre de 11,3 %. La métallurgie chute de 8,9 %. Le textile, secteur historique et pourvoyeur d’emplois s’il en est, recule de 8,1 %. Les produits minéraux non métalliques, baromètre direct de la santé du BTP, plongent de 8,6 %. Quant aux produits métalliques ouvrés, ils accusent une baisse de 5,8 %. L’agroalimentaire, pourtant présenté comme un pilier de la souveraineté alimentaire nationale, recule lui aussi de 3,5 %.
Ce n’est pas un accident isolé, c’est une tendance de fond qui touche simultanément la construction, l’agroalimentaire, la métallurgie et le textile, soit l’essentiel du tissu industriel employant la main-d’œuvre marocaine la moins qualifiée, et donc la plus vulnérable socialement.
Face à cette saignée, le gouvernement ne manque pas de brandir les performances du secteur automobile, en hausse de 4,5 %, ou celles, spectaculaires, des autres matériels de transport, en bond de 28,2 %. La pharmacie progresse de 4,5 %, l’électronique et l’optique de 7 %.
Le problème de ce narratif est qu’il repose sur un nombre restreint de filières largement adossées à des investissements étrangers et à des chaînes de valeur mondialisées, davantage qu’à une dynamique industrielle nationale diffuse. Le Maroc excelle à attirer des usines de montage automobile, mais il peine visiblement à faire vivre son tissu manufacturier domestique, plus diffus, plus local, et nettement plus exposé aux chocs de demande intérieure.
Le malaise ne s’arrête pas aux usines. Les industries extractives, elles aussi, affichent un repli de 1,9 %, à peine atténué par une timide hausse de 0,7 % des minerais métalliques. Même la production d’électricité recule sur la période, signe que le ralentissement déborde largement le seul périmètre industriel pour toucher l’appareil énergétique du pays.
Ce contraste entre des filières d’exportation dopées aux investissements directs étrangers et un socle manufacturier traditionnel en berne n’est pas nouveau, mais il s’aggrave. Il pose une question que les autorités marocaines préfèrent éluder. La stratégie industrielle nationale, focalisée depuis une décennie sur l’attraction de quelques champions exportateurs (automobile, aéronautique, pharmacie), a-t-elle sacrifié la résilience d’un tissu productif plus large et plus diffus ?
À l’heure où la croissance officielle continuera d’être portée par les bons résultats de l’automobile et du pharmaceutique, ce sont bien les chiffres du textile, de la métallurgie et de l’agroalimentaire qui devraient alerter sur la fragilité structurelle d’un modèle marocain trop dépendant de quelques secteurs vitrines, et insuffisamment ancré dans une base industrielle large et diversifiée.