Rota, Morón, El Copero. Ces noms n’évoquent rien pour le grand public. Ils pourraient pourtant devenir, en cas de conflit ouvert entre le Maroc et l’Espagne, les premières cibles d’une guerre que Madrid n’a pas anticipée, rapporte El Confidencial.
Selon le média madrilène, pendant des décennies, la doctrine militaire espagnole a reposé sur un postulat simple. En cas de crise avec le Maroc, Ceuta et Melilla seraient le front, et la péninsule Ibérique l’arrière-pays sûr, le sanctuaire logistique d’où partiraient renforts et ravitaillement. Ce postulat vient de s’effondrer, sans qu’un seul coup de feu n’ait été tiré.
La cause de ce bouleversement tient en un sigle : HIMARS. Le 11 avril 2023, le Congrès américain était notifié d’une vente potentielle à Rabat de 18 lance-roquettes M142, accompagnés de missiles ATACMS d’une portée de 300 kilomètres et de roquettes GMLRS pouvant frapper jusqu’à 92 kilomètres. L’arrivée des premières unités sur le sol marocain est désormais annoncée pour 2027.
Ce système n’est pas un gadget militaire parmi d’autres. C’est l’arme qui a permis à l’Ukraine de frapper les dépôts logistiques et les concentrations de troupes russes en 2022, forçant Moscou à reculer ses lignes arrière et à disperser des stocks jusque-là massés en toute confiance. Entre les mains des Forces Armées Royales, le même outil change radicalement la donne stratégique dans le détroit de Gibraltar.
Un lanceur positionné à Tanger ou à Larache placerait en effet à portée de tir la base navale de Rota, joyau de la Marine espagnole et point d’appui de l’OTAN, la base aérienne de Morón et El Copero, près de Séville, d’où décolleraient les hélicoptères censés porter secours à Ceuta, ville sans aéroport. Et cela sans oublier plusieurs stations de radiocommunication et unités d’artillerie disséminées entre Cadix et Séville. Le tout, en l’espace de quelques minutes, sans qu’un seul avion marocain n’ait besoin de décoller.
Jusqu’ici, la doctrine espagnole reposait sur une certitude confortable. La capacité de frappe marocaine dépendait de son aviation, donc « surveillable », donc « anticipable ». L’ère des lance-roquettes longue portée dynamite cette hypothèse. Plus besoin de traverser le détroit ni de masser des avions sur un tarmac repérable par satellite. Quelques heures de route suffisent pour placer le sud de l’Andalousie sous la menace directe de roquettes guidées.
Et le HIMARS n’est que la pointe visible de l’arsenal. Rabat aligne déjà des lance-roquettes chinois PHL-03, des systèmes israéliens PULS armés de roquettes EXTRA et Predator Hawk (150 à 300 km de portée), et probablement des unités chinoises WS-2D dont l’opacité de Pékin interdit d’évaluer précisément le volume. À cela s’ajoutent deux drones sous-marins acquis auprès d’une entreprise néerlandaise, et une filière domestique de drones kamikazes que des experts marocains décrivent eux-mêmes comme le signe d’une véritable « dronisation » des forces armées.
Il y a une ironie profonde à rappeler que la frontière de Melilla elle-même, fixée le 26 juin 1862, résulte d’un tracé au canon, les limites du territoire espagnol ayant littéralement été dessinées en reliant les points de chute de deux obus. L’histoire de ce territoire est celle d’un rapport de force, et rien n’indique qu’elle ait cessé de l’être.
El Confidencial révèle, par ailleurs, que pendant que Rabat modernise son arsenal de frappe longue portée, Madrid entretient un problème d’un tout autre ordre. Le retrait, dès décembre 2011, de son propre système de lance-roquettes « Teruel » n’a toujours pas été compensé. L’unité chargée de le mettre en œuvre conserve son nom, le 63e régiment d’artillerie lance-roquettes de campagne, mais aligne aujourd’hui de simples pièces tractées de 155 mm, en attendant un successeur qui n’arrive pas. Pendant ce temps, les projets de regroupement des garnisons de Ceuta et Melilla sur des bases uniques, motivés par la libération de foncier au bénéfice du marché immobilier local, offrent sur un plateau à l’état-major marocain une cartographie simplifiée des cibles à traiter en cas de conflit.
Les arguments qui, pendant des années, ont permis d’écarter tout débat sérieux sur la défense nationale espagnole se sont effondrés les uns après les autres. Le coussin des intérêts économiques communs n’a jamais empêché une guerre. L’écart de capacités militaires qui garantissait autrefois la dissuasion espagnole s’est considérablement resserré. Et l’idée que les revendications marocaines sur Ceuta et Melilla ne relèveraient que d’un folklore nationaliste sans conséquence stratégique a été démentie noir sur blanc par les livraisons d’armes en cours, explique El Confidencial.
Une guerre hypothétique entre l’Espagne et le Maroc ne serait plus circonscrite aux enclaves nord-africaines. Elle se jouerait autant, sinon davantage, sur le sol andalou, dans des bases, des dépôts et des casernes qui ne peuvent plus être pensés, ni protégés, avec les réflexes de l’an 2000.