Prononcées au lendemain de manifestations contre Kaïs Saïed et quelques jours après une campagne de médias algériens contre Moncef Marzouki, les dernières déclarations d’Abdelmadjid Tebboune exposent au grand jour la transformation progressive de la Tunisie en profondeur stratégique du régime algérien. Cette emprise s’est construite par l’aide financière, la dépendance énergétique, l’intégration sécuritaire, l’alignement diplomatique et la protection politique accordée à un pouvoir tunisien de plus en plus isolé.
La question d’une Tunisie réduite à une annexe d’Alger, voire à une nouvelle « wilaya » politique placée sous sa protection, ne relève plus seulement de la formule polémique. Elle traduit une inquiétude croissante sur la capacité du pays à définir librement ses priorités, à diversifier ses alliances et à prendre des décisions contraires aux intérêts stratégiques de son puissant voisin.
Le 27 juillet, Abdelmadjid Tebboune a affirmé que l’Algérie réagirait avec la plus grande fermeté contre toute partie qui chercherait à introduire le terrorisme en Tunisie ou à menacer ce pays par son instrumentalisation. En fixant publiquement une ligne rouge au nom de la sécurité tunisienne et en annonçant lui-même la réponse qui serait opposée à toute tentative de déstabilisation, le président algérien s’est exprimé comme le garant direct de l’ordre dans un Etat voisin.
Le calendrier a donné à cette déclaration une portée particulière. Deux jours auparavant, plus de 2 500 personnes avaient manifesté dans le centre de Tunis à l’occasion du cinquième anniversaire du coup de force institutionnel du 25 juillet 2021. Les participants dénonçaient la concentration des pouvoirs, les arrestations d’opposants, la dégradation des conditions de vie ainsi que les pénuries et les coupures d’eau et d’électricité. Dans ce contexte, l’emploi par Tebboune d’un vocabulaire associant menace, terrorisme et déstabilisation a immédiatement soulevé une question : à quelles forces faisait-il réellement référence ?
Des responsables politiques, des avocats, des magistrats et des figures de la société civile tunisienne ont dénoncé une intrusion dans les affaires intérieures du pays. Plusieurs voix ont demandé une réaction officielle et rappelé que la sécurité de la Tunisie relève de ses institutions nationales. L’inquiétude était d’autant plus forte que le pouvoir de Kaïs Saïed poursuit régulièrement ses adversaires sous des qualifications liées au terrorisme, au complot et à la sûreté de l’Etat. En laissant indéterminée l’identité des parties visées, le président algérien a entretenu une confusion entre menace djihadiste, contestation politique et rivalités régionales.
Cette ambiguïté s’inscrit dans une séquence plus large. Quelques jours auparavant, les autorités tunisiennes avaient convoqué l’ambassadrice de France après la diffusion par France 24 d’un entretien avec l’ancien président Moncef Marzouki. Le ministère tunisien des affaires étrangères avait dénoncé une atteinte à la souveraineté, à la sécurité nationale et aux institutions du pays.
Plusieurs médias algériens dont les lignes éditoriales épousent largement celles du pouvoir ont ensuite lancé une campagne contre Marzouki, reprenant le cadrage sécuritaire de Carthage et le présentant comme l’instrument d’un front étranger hostile. Le quotidien El Khabar l’a qualifié de « cheval de Troie » des adversaires de la Tunisie, en l’associant à la France, au Maroc et aux Emirats arabes unis.
Cette campagne montre comment l’influence algérienne déborde désormais les relations entre gouvernements pour investir directement le champ politique tunisien. Le pouvoir de Kaïs Saïed poursuit ses opposants, tandis que l’écosystème médiatique algérien amplifie les accusations, désigne les ennemis supposés et rattache les contestations tunisiennes aux rivalités géopolitiques d’Alger. La protection accordée au régime tunisien prend ainsi la forme d’une assistance politique et narrative destinée à présenter toute alternative comme une menace contre la stabilité des deux pays.
Cette emprise repose également sur des dépendances matérielles accumulées depuis 2021. L’Algérie a accordé à la Tunisie un prêt de 300 millions de dollars en décembre de cette année-là, puis un nouveau prêt de 200 millions accompagné d’un don de 100 millions de dollars à la fin de 2022. Ces financements ont été octroyés au moment où Tunis rencontrait de grandes difficultés pour accéder aux marchés internationaux et conclure un accord avec le Fonds monétaire international.
L’aide financière s’ajoute à une forte dépendance énergétique. Une part essentielle du gaz consommé par la Tunisie provient d’Algérie, tandis que les interconnexions électriques permettent de répondre aux pics de demande et de compenser les insuffisances de la production nationale. Les échanges commerciaux, les flux de touristes algériens et la coopération frontalière complètent un ensemble de liens dont la remise en cause aurait un coût immédiat pour l’économie tunisienne.
Lorsque le financement, l’énergie, la sécurité et la couverture diplomatique proviennent du même partenaire, le rapport cesse d’être équilibré. L’Etat dépendant n’a plus besoin de recevoir des instructions explicites : il intègre par anticipation les intérêts de son soutien, limite les positions susceptibles de l’irriter et mesure chaque décision à l’aune des conséquences qu’un désaccord pourrait entraîner.
L’accord de coopération en matière de défense signé le 7 octobre 2025 a donné une dimension supplémentaire à cette asymétrie. Les autorités ont indiqué qu’il s’agissait d’une actualisation d’un accord datant de 2001, élargie à la formation, à l’entraînement, à l’échange d’informations et à la lutte contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière. Son adoption a néanmoins suscité des interrogations en Tunisie, faute de débat public approfondi sur l’étendue exacte des engagements pris.
La coopération militaire entre deux pays partageant une frontière exposée aux trafics et aux répercussions de l’instabilité libyenne répond à des nécessités objectives. Son approfondissement intervient cependant dans un système tunisien où le Parlement, la justice, les médias et les autres contre-pouvoirs ont perdu une grande partie de leur capacité à contrôler les choix de la présidence. Le déséquilibre entre les moyens militaires, financiers et informationnels des deux partenaires confère alors à Alger une influence déterminante sur la définition des priorités communes.
La coopération sécuritaire a aussi pris une dimension directement politique. En janvier 2026, les autorités algériennes ont renvoyé vers la Tunisie l’ancien député Seifeddine Makhlouf, malgré son enregistrement comme demandeur d’asile auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Amnesty International a qualifié cette remise forcée de violation du principe de non-refoulement.
Cet épisode rappelle l’affaire Slimane Bouhafs, réfugié algérien enregistré auprès du HCR, enlevé en Tunisie en août 2021 avant de réapparaître en détention en Algérie. La succession de ces affaires dessine un espace sécuritaire commun dans lequel la protection réciproque des régimes tend à prendre le pas sur les garanties offertes aux opposants et aux demandeurs d’asile.
L’influence d’Alger est également visible dans la diplomatie tunisienne. En août 2022, Kaïs Saïed a accueilli officiellement Brahim Ghali, chef du Front Polisario, venu participer au sommet de la Ticad. Ce geste a rompu avec la prudence traditionnellement observée par Tunis dans le dossier du Sahara et provoqué une crise diplomatique durable avec le Maroc.
Cette décision n’a apporté aucun avantage stratégique identifiable à la Tunisie, mais elle répondait à une priorité centrale de la politique régionale algérienne : renforcer la reconnaissance du Polisario et entraîner un autre Etat maghrébin dans la confrontation avec Rabat. Carthage a ainsi abandonné sa position historique d’équilibre pour adopter une orientation qui l’a isolée d’un partenaire régional avec lequel elle n’entretenait aucun conflit majeur.
En avril 2024, la première réunion consultative réunissant l’Algérie, la Tunisie et la Libye a consacré un format régional à trois, sans le Maroc. Les participants ont annoncé leur volonté d’intensifier la coordination politique, sécuritaire et économique, d’unifier leurs positions et de renforcer les interconnexions entre leurs pays. Même si les responsables algériens ont affirmé que cette initiative n’était dirigée contre aucun Etat, elle a installé une architecture parallèle dans un Maghreb déjà profondément fracturé.
Pour Alger, la Tunisie représente aujourd’hui davantage qu’un voisin. Elle constitue une profondeur stratégique sur le flanc oriental, un partenaire sécuritaire indispensable, un relais diplomatique et un point d’appui dans la rivalité avec le Maroc. Toute alternance politique à Tunis susceptible de rétablir les équilibres institutionnels, de renouer avec Rabat ou de diversifier les partenariats affaiblirait l’influence acquise par le régime algérien depuis 2021.
La stabilité de Kaïs Saïed tend ainsi à être présentée comme une composante de la sécurité nationale algérienne. En affirmant que la Tunisie serait visée en raison de sa proximité avec l’Algérie, Tebboune transforme les difficultés intérieures du pouvoir tunisien en épisode d’une confrontation géopolitique régionale. La contestation sociale, l’opposition politique, les critiques étrangères et les adversaires d’Alger peuvent dès lors être réunis dans une même catégorie de forces hostiles cherchant à déstabiliser les deux régimes.
Kaïs Saïed porte une responsabilité centrale dans cette évolution. En concentrant le pouvoir, en affaiblissant les institutions et en réduisant ses relations avec plusieurs partenaires à une succession de crises diplomatiques, il a rendu le soutien algérien indispensable. Alger fournit des financements, de l’énergie, une couverture politique, une coopération sécuritaire et un appui médiatique ; Carthage offre en retour son alignement régional, son silence face aux ingérences et son engagement dans des choix conformes aux priorités algériennes.
La dépendance est consentie par le pouvoir tunisien, mais ses conséquences engagent l’ensemble de l’Etat. Elle réduit la capacité du pays à arbitrer entre ses partenaires, détériore ses relations régionales et transforme ses tensions intérieures en enjeux de sécurité pour une puissance étrangère. Plus le régime de Kaïs Saïed s’affaiblit économiquement et socialement, plus le soutien d’Alger devient nécessaire ; plus ce soutien devient nécessaire, plus l’autonomie stratégique de Tunis se contracte.
Les dernières déclarations de Tebboune ont rendu visible une tutelle qui avançait jusque-là derrière le vocabulaire de la fraternité, de la solidarité et du destin commun. La transformation de la Tunisie en annexe stratégique, voire en « wilaya » politique du régime algérien, ne suppose ni modification des frontières ni disparition formelle des institutions. Elle se réalise lorsque Tunis ne peut plus prendre une décision majeure contraire aux intérêts d’Alger sans craindre d’en supporter le coût financier, énergétique, diplomatique ou sécuritaire.