Pendant trois ans, le gazoduc Maghreb-Europe a symbolisé le spectaculaire rapprochement entre Madrid et Rabat. Aujourd’hui, les chiffres racontent une autre histoire : celle d’un Maroc qui commence à réduire sa dépendance au gaz transitant par l’Espagne, malgré les largesses énergétiques accordées par le gouvernement de Pedro Sánchez au plus fort de la crise régionale.
Les données officielles d’Enagás et de CORES sont sans appel. Depuis le début de l’année, les exportations espagnoles de gaz naturel vers le Maroc ont chuté de près de 24 %. Une baisse brutale, continue et surtout inédite depuis la réouverture du gazoduc Maghreb-Europe en flux inversé en 2022.
En avril, les livraisons ont plongé de 54 %. En mars, elles avaient déjà reculé de près de 40 %, après une baisse de 18 % en février. Résultat : le volume transporté atteint désormais son niveau le plus faible depuis octobre 2022, soit les premiers mois ayant suivi la remise en service du pipeline sous-marin reliant Tarifa au nord du Maroc.
Depuis janvier, Rabat a importé 2 319 GWh de gaz naturel via l’Espagne, contre plus de 3 000 GWh à la même période l’an dernier. Une rupture nette après plusieurs années de croissance continue.
Car jusqu’ici, le Maroc exploitait au maximum cette nouvelle route énergétique ouverte par Madrid. En 2023, première année complète d’exploitation du gazoduc inversé, les flux avaient atteint 9 471 GWh. En 2024, ils grimpaient encore à 9 703 GWh avant d’établir un record historique de 10 375 GWh l’an dernier, utilisant plus de 90 % de la capacité totale du pipeline.
À l’époque, Pedro Sánchez avait fait du dossier gazier un puissant levier diplomatique pour sceller sa réconciliation avec Rabat après des années de tensions. La décision espagnole de rouvrir le gazoduc dans le sens Maroc avait constitué un véritable ballon d’oxygène pour le Royaume, privé de cette infrastructure après la fermeture unilatérale décidée par Alger en 2021.
Mais derrière ce “cadeau énergétique”, Madrid marchait sur une ligne de crête géopolitique extrêmement sensible.
Car officiellement, l’Espagne ne vend pas de gaz au Maroc. Les terminaux espagnols servent uniquement de plateforme logistique : Rabat achète du gaz naturel liquéfié, principalement américain, le regazéifie dans les infrastructures espagnoles puis l’achemine vers le Maroc via le gazoduc de Tarifa. Une mécanique surveillée de très près par Alger.
L’Algérie avait d’ailleurs imposé des garanties strictes afin qu’aucune molécule de gaz algérien ne soit réexportée vers le Maroc. Le régime algérien était même allé jusqu’à menacer de rompre ses contrats avec les entreprises espagnoles s’il constatait une quelconque “revente indirecte” à Rabat.
Dans le même temps, Alger gelait pratiquement tous ses échanges commerciaux avec l’Espagne pendant plus de deux ans, en représailles au soutien de Madrid au plan marocain d’autonomie pour le Sahara.
Aujourd’hui, la baisse des importations marocaines pourrait traduire plusieurs évolutions stratégiques : diversification accélérée des approvisionnements, montée en puissance des projets gaziers nationaux ou volonté de réduire une dépendance devenue politiquement coûteuse.