Le Vatican a choisi de ne prendre aucun risque. Face aux accusations d’abus sexuels visant le cardinal espagnol Cristóbal López Romero, archevêque de Rabat, le Saint-Siège vient de placer l’Église catholique au Maroc sous administration provisoire, une décision rarissime qui traduit la gravité de la crise.
Officiellement, Rome évoque une mesure conservatoire. En réalité, le pouvoir de gouvernance de l’archevêque est suspendu jusqu’à nouvel ordre. C’est désormais le père Mario León Dorado, préfet apostolique de Laâyoune-Sahara, qui prend les commandes de l’archidiocèse de Rabat en qualité d’administrateur apostolique sede plena, avec toutes les prérogatives d’un évêque résident.
Cette nomination intervient alors que le cardinal espagnol s’est retiré en Espagne afin de permettre au Saint-Siège de mener son enquête dans un climat présenté comme « serein ».
Rome reprend la main
Le message envoyé par le Vatican est limpide : préserver la crédibilité de l’institution avant tout.
Sans prononcer la moindre sanction canonique, le Dicastère pour l’évangélisation retire de facto au cardinal la gestion quotidienne de l’archidiocèse. Une manière pour Rome de contenir les répercussions d’un scandale qui dépasse largement les frontières du Maroc.
Dans son message aux fidèles, Cristóbal López Romero insiste pourtant sur le caractère provisoire de cette décision. Il affirme demeurer l’archevêque titulaire de Rabat et assure que cette parenthèse vise uniquement à garantir le fonctionnement normal du diocèse jusqu’à la fin des investigations.
Il se dit également « en paix » et remercie les fidèles pour leur soutien, allant jusqu’à déclarer que « jamais autant de personnes n’ont prié pour moi ».
Une affaire explosive
L’affaire a éclaté après les révélations de l’AFP selon lesquelles au moins cinq femmes accusent le cardinal d’agressions sexuelles présumées. Des accusations que l’intéressé réfute catégoriquement.
À ce stade, aucune plainte n’a toutefois été enregistrée devant la justice marocaine, selon des sources judiciaires citées par l’agence EFE. Le dossier reste donc exclusivement traité dans le cadre de l’enquête ouverte par le Saint-Siège, qui devra établir la crédibilité des témoignages et déterminer les suites canoniques à donner.
Cette distinction est importante. L’absence de procédure judiciaire au Maroc ne préjuge ni de l’issue de l’enquête ecclésiastique ni de la véracité ou de la fausseté des accusations.
La chute d’une figure du pape François
L’onde de choc est d’autant plus forte que Cristóbal López Romero incarnait l’une des figures les plus influentes de l’Église catholique en Afrique.
Originaire d’Almería, ancien journaliste de formation devenu salésien, missionnaire pendant près de vingt ans au Paraguay et en Bolivie, il avait été personnellement choisi par le pape François pour diriger l’archidiocèse de Rabat en 2017 avant d’être élevé au rang de cardinal en 2019.
Son profil de prélat proche des périphéries, engagé dans le dialogue interreligieux et apprécié du souverain pontife, faisait de lui l’un des symboles de la présence catholique dans un Maroc où les relations entre Rabat et le Vatican sont considérées comme exemplaires.
Un test pour le Vatican
Au-delà du cas personnel du cardinal, cette affaire constitue un nouveau test pour le Vatican, régulièrement accusé par le passé d’avoir tardé à réagir dans plusieurs dossiers d’abus sexuels impliquant des membres du clergé.
En nommant sans attendre un administrateur apostolique tout en laissant l’enquête suivre son cours, Rome cherche cette fois à démontrer qu’elle privilégie désormais le principe de précaution et la continuité institutionnelle.
Reste que, quelles que soient les conclusions de l’enquête, cette crise laissera une empreinte durable sur l’image de l’Église catholique au Maroc. Pour la première fois depuis de nombreuses années, l’archidiocèse de Rabat se retrouve dirigé par un administrateur provisoire, signe qu’au Vatican, le temps de la gestion discrète des crises appartient désormais au passé.