L’Espagne regarde désormais le Maghreb avec davantage de prudence. Les flux d’investissements espagnols vers la région se sont considérablement contractés, révélant une réalité moins spectaculaire que les discours politiques : derrière les déclarations d’amitié, les entreprises espagnoles privilégient désormais la prudence, la rentabilité et la stabilité. Et dans ce paysage, le Maroc continue de tirer son épingle du jeu, très loin devant l’Algérie et les autres marchés maghrébins.
Les chiffres sont particulièrement révélateurs. Au cours de la dernière année, les investissements espagnols n’ont représenté que 29.000 euros en Tunisie, 360.000 euros en Algérie et un peu plus de 95 millions d’euros au Maroc. En Mauritanie et en Libye, ils sont inexistants. Une photographie qui traduit moins un désintérêt définitif pour le Maghreb qu’une inquiétude croissante des investisseurs espagnols face à l’instabilité politique et, surtout, à l’imprévisibilité des relations diplomatiques.
Car le problème est désormais clairement identifié à Madrid : l’entreprise espagnole supporte mal que ses marchés soient soumis aux soubresauts de la politique étrangère.
Le Maghreb victime des zigzags diplomatiques
Depuis 1993, les entreprises espagnoles ont investi plus de 2,1 milliards d’euros dans les pays du Maghreb, selon les statistiques du ministère espagnol de l’Économie. Mais la dynamique s’est nettement essoufflée au cours des dernières années.
La crise avec l’Algérie constitue l’un des exemples les plus emblématiques. En 2022, Alger avait gelé une grande partie de sa coopération économique avec Madrid après le spectaculaire changement de position du gouvernement de Pedro Sánchez sur le Sahara occidental. Le soutien espagnol au plan marocain d’autonomie avait provoqué la colère des autorités algériennes et entraîné une rupture politique dont les conséquences commerciales se sont rapidement fait sentir.
Le rapprochement amorcé depuis entre Madrid et Alger, notamment à la faveur de la rencontre entre Pedro Sánchez et Abdelmadjid Tebboune le 20 juillet, pourrait toutefois ouvrir une nouvelle séquence. Mais réparer une relation diplomatique est une chose ; restaurer la confiance des entreprises en est une autre.
L’épisode algérien aura surtout démontré aux groupes espagnols que leurs investissements peuvent se retrouver pris en otage par les choix géopolitiques de leur propre gouvernement.
L’énergie, dernier bastion espagnol en Algérie
L’Algérie demeure néanmoins un marché stratégique pour plusieurs poids lourds espagnols. Naturgy, Repsol ou encore Moeve y ont développé des positions particulièrement importantes dans le secteur énergétique, vital pour l’approvisionnement de l’Espagne en pétrole et en gaz.
Cette présence ne doit cependant pas masquer le ralentissement général des nouveaux investissements. Les groupes énergétiques historiques continuent d’exploiter des actifs stratégiques, tandis que les autres entreprises semblent beaucoup plus hésitantes à engager de nouveaux capitaux.
Dans l’eau et les infrastructures, Cobra Group, Befesa ou Valoriza disposent également de participations dans des projets de dessalement. Dans l’agroalimentaire, Vicky Foods, propriétaire de Dulcesol, possède une unité de production près d’Oran, tandis que GB Foods a développé ses propres réseaux de distribution.
Même le secteur financier reste prudent. CaixaBank et Banco Sabadell maintiennent une présence à Alger afin d’accompagner les entreprises espagnoles, mais cette présence ne traduit pas nécessairement une offensive commerciale. Elle vise surtout à préserver les positions acquises.
Maroc : le véritable point d’ancrage
Et c’est précisément sur ce terrain que le contraste avec le Maroc est saisissant.
Le Royaume concentre à lui seul plus de 95 millions d’euros d’investissements espagnols sur la dernière période, tandis que près d’un millier d’entreprises espagnoles y seraient implantées à travers des filiales ou des établissements stables.
Surtout, la relation économique maroco-espagnole dépasse largement le simple investissement financier. Elle repose sur des chaînes de valeur industrielles, logistiques et commerciales de plus en plus intégrées.
Le cas d’Inditex est emblématique. Le géant espagnol du textile considère le Maroc comme une plateforme stratégique de son dispositif mondial d’approvisionnement. Dans l’automobile, CIE Automotive, Gestamp et Grupo Antolin accompagnent le développement de l’industrie automobile marocaine depuis les écosystèmes de Tanger et de Kénitra.
Autrement dit, l’entreprise espagnole ne vient plus seulement vendre au Maroc : elle produit, assemble, exporte et s’intègre dans les chaînes industrielles du Royaume.
C’est là toute la différence.
Tanger Med, le nouveau facteur d’attractivité
Le transport constitue un autre pilier de cette présence. Balearia et Armas Trasmediterránea jouent un rôle majeur dans les liaisons maritimes entre les deux rives du détroit, notamment entre les ports espagnols et Tanger ou Nador.
Le tourisme n’est pas en reste. Barceló et Riu disposent d’établissements dans plusieurs grandes destinations marocaines, de Tanger à Agadir en passant par Casablanca, Marrakech ou Fès.
Quant au secteur bancaire, Banco Sabadell conserve une implantation à Casablanca, permettant d’accompagner les entreprises espagnoles installées dans le Royaume.
Cette densité d’implantations révèle surtout une réalité stratégique : le Maroc est progressivement devenu pour l’économie espagnole un prolongement industriel, logistique et commercial de son propre marché.
L’investissement ne suit plus seulement le drapeau
Le paradoxe est donc saisissant. Alors que les relations politiques entre Madrid et ses voisins maghrébins ont connu des phases de tension particulièrement fortes, les entreprises espagnoles semblent avoir effectué leur propre arbitrage.
Elles ne suivent plus nécessairement les priorités diplomatiques de Madrid. Elles suivent les infrastructures, les chaînes logistiques, les marchés, la visibilité réglementaire et les perspectives de croissance.
Et sur ces critères, le Maroc conserve une longueur d’avance.
Le contraste entre les quelques centaines de milliers d’euros investis en Algérie et les dizaines de millions injectés au Maroc en une seule année est à cet égard particulièrement brutal. Il rappelle une évidence que les diplomaties oublient parfois : la confiance économique se construit en années et peut disparaître en quelques semaines.
Le Maghreb n’est donc pas déserté par les entreprises espagnoles. Il est plutôt en train d’être recomposé autour d’un nouveau centre de gravité.
Et ce centre, pour l’instant, se trouve clairement du côté de Tanger, de Kénitra et de Casablanca.
La véritable bataille n’est donc plus celle des déclarations diplomatiques. Elle se joue désormais dans les ports, les usines, les plateformes logistiques et les chaînes d’approvisionnement. Et dans cette bataille silencieuse, le Maroc semble avoir pris une sérieuse avance.