Aucune action militaire envisagée, aucun lien établi avec le Palais, aucune preuve tangible, mais un rapport de renseignement qui préfère parler de « zone grise » plutôt que d’admettre l’échec du dispositif espagnol à Ceuta.
Quand un service de renseignement n’arrive pas à expliquer comment plusieurs milliers de personnes ont pu franchir une frontière sous ses yeux, il lui reste deux options : reconnaître l’échec, ou en trouver le coupable ailleurs. Madrid a visiblement choisi la seconde voie.
Un aveu d’échec habillé en rapport stratégique
Le quotidien El País révèle un document des services espagnols censé anticiper de futures « actions clandestines » marocaines contre Ceuta et Melilla. Mais à y regarder de près, ce rapport confirme surtout ce que Rabat n’a cessé de répéter. Aucune hypothèse d’assaut militaire marocain n’est retenue, aucune implication n’est établie, et les services eux-mêmes qualifient un tel scénario de « très peu probable ». Ce qui reste, en creux, c’est l’incapacité de l’Espagne à expliquer comment des milliers de migrants ont traversé la jetée de Tarajal sans qu’aucune alerte ne soit déclenchée. Une défaillance institutionnelle que le gouvernement, empêtré dans une querelle ouverte entre le ministère de la Défense et celui de l’Intérieur sur la question de savoir qui savait quoi, peine visiblement à assumer.
La « zone grise », un concept commode pour accuser sans preuve
Le rapport agite la menace d’une « zone grise », cyberattaques, désinformation, sabotages, dont, précise-t-il lui-même, les auteurs sont « difficiles à identifier avec certitude ». Autrement dit, des messages circulant sur les réseaux sociaux, dont l’origine reste floue, suffisent désormais à nourrir des soupçons contre un État souverain. Un raisonnement qui permet d’accuser sans jamais avoir à prouver, et qui en dit davantage sur la nervosité de Madrid que sur une quelconque stratégie marocaine.
Fait révélateur, et que l’article espagnol ne peut passer sous silence. Contrairement à la crise de mai 2021, où des responsables espagnols n’avaient pas hésité à pointer du doigt les plus hautes sphères de l’État marocain, aucune déclaration officielle ne relie cette fois les événements de juillet aux cercles proches du roi Mohammed VI. Un silence qui a son poids.
Une crise sociale et migratoire transformée en dossier géopolitique
Derrière la rhétorique sécuritaire, la réalité reste avant tout humaine et sociale. Des milliers de personnes ont cherché à franchir une frontière, et Ceuta traverse une crise d’accueil et de gestion que les autorités espagnoles peinent à maîtriser. Plutôt que d’assumer cette réalité, le récit dominant à Madrid préfère déplacer le débat vers un terrain géopolitique, celui d’un Maroc qui « instrumentaliserait » la situation pour peser sur le dossier de Ceuta et Melilla.
Le contentieux colonial, lui, demeure intact et non résolu, quoi qu’en disent les rapports de renseignement espagnols. Et c’est peut-être cela, plus que toute « zone grise », qui dérange le plus à Madrid. La question des présides occupés ne disparaîtra pas parce qu’on la requalifie en menace hybride.